• L'attaque du bois du Satyre

    Le bois du Satyre commence à Fay et descend jusqu'aux avancées de Soyécourt. Il est traversé du nord au sud par un ravin profond de 5 ou 6 mètres et par la voie de 60 qui dessert la sucrerie de Dompierre ; la grande route d'Amiens le coupe en son milieu. On y trouve encore aujourd'hui les restes d'abris allemands de l'autre guerre; dans les entonnoirs creusés par les obus ou les mines une abondante végétation a poussé.

    La garde des passages est confiée à une section de la 11° Compagnie, capitaine Fauchon, elle va se battre en ce lieu chargé de souvenirs avec une ardeur farouche. A l'exemple de son chef qui ne cesse de courir à la recherche de l'ennemi.

    Grand, maigre, un peu sourd, avec un regard qui exprime la fermeté et la douceur, mais qui brille d'une flamme dure quand il est question des Allemands; vêtu d'un, uniforme propre, mais qui ressemble plus à celui d'un homme de troupe qu'à celui d'un officier; toujours armé, au combat, d'un mousqueton, tel se présente à nous le capitaine Fauchon, l'un des plus braves soldats que j'aie rencontrés dans les deux guerres. Car il a fait la première aussi, comme tous les officiers du régiment qui ont dépassé la quarantaine. Il connaît les Allemands pour avoir été leur prisonnier. Fauchon est soldat dans l'âme. Certains disaient: C'est un fanatique! Le bel éloge! Fauchon était d'ailleurs très bon pour ses hommes qu'il aimait, eux le lui rendaient bien. Pourtant il exigeait d'eux beaucoup. Comme il était exigeant pour
    lui-même. Je me souviens qu'au début de janvier, nous étions à Lexing devant Sarrebrück. A son retour de permission, il nous y retrouva. La vie aux avant-postes était fort pénible; par le froid, il y avait beaucoup de 
    pieds gelés, par conséquent des évacués nombreux. La Compagnie d'avant demanda le renfort d'une section de la 11° Cie. Fauchon lui-même en prit le commandement; muni seulement de sa couverture et de son mousqueton, il monta au Brandenbusch. Il venait de m'expliquer pourquoi :
    « Pendant ma permission, je n'ai pas quitté un seul instant ma femme et mes enfants; je n'ai rien vu de la ville; après la permission, il faut une réaction; je vais en première ligne ».
    Tel était l'homme; un admirable caractère. Plusieurs fois son administration avait demandé son rappel; il refusa toujours. Sa place était au combat.  Il était resté au Régiment, parce que la censure postale avait su, par la correspondance des hommes, de quel prestige il jouissait auprès d'eux. A sa suite, ils se jetteraient dans le feu. Ils y sont aujourd'hui.

    Le général Toussaint, commandant la 19° D. I. ne ménageait pas sa peine; on le rencontrait partout. Il était venu dans le bois du Satyre, et avait ordonné qu'une section le défendrait. La section de l'adjudant-chef Lebreton, de la 11° Cie avait été désignée.

    L'attaque du bois du Satyre

    Elle était ainsi disposée: le groupe de combat du sergent Le Goff et du caporal-chef Le Chevestrier, une douzaine d'hommes, était à gauche sur la voie de 60, au carrefour des chemins, orienté face au nord; le groupe du sergent Guitton était à droite de cette voie de 60; le groupe du caporal-chef Aubry en arrière; et enfin le groupe de l'adjudant-chef Lebreton, soutenu par le mortier de 81 de l'adjudant Baot, de la Compagnie régimentaire d'engins, en arrière et à l'est du decauville. C'était urie disposition en triangle. Mais, remarque Henri Corre (survivant du groupe Le Goff) les côtés de ce triangle, étant donné le terrain, étaient trop longs; c'est ainsi que son groupe pût être contourné sans que le groupe Aubry, en arrière, s'en rendît compte, car le bois était fort épais, et l'allée qui reliait les groupes n'était pas droite. Henri Corre ajoute que le groupe Le Goff avait eu le tort de prendre une formation en ligne, face à la route d'Amiens, de sorte que personne ne surveillait, d'une manière continue, l'arrière. II ne faut pas oublier, au surplus,
    qu'il y avait seulement une douzaine d'hommes par groupe.

    Vers 3 h 30, la position de la section Lebreton est violemment bombardée par l'artillerie, et bientôt l'aviation vient ajouter ses bombes aux obus.

    Vers 4 heures, nos hommes entendent des cris dans le bois; c'est l'ennemi qui se présente par le nord et descend le ravin de Dompierre à Soyécourt.

    Les groupes avaient déjà été alertés par Lebreton.

    Les Allemands veulent franchir la route et I'occuper; ne le pouvant pas à cause de la résistance du groupe Le Goff, ils contournent le bois par l'ouest et le sud, pour descendre vers Soyécourt et Herleville. Soyécourt est à 1.500 mètres, et Herleville à 3 kilomètres.

    Rangé face à la route et au ravin, le 6° groupe (Le Goff) tire avec ardeur. L'ennemi hésite; plusieurs Allemands passent cependant. Ils longent le bois pour tourner nos fantassins. Mais leurs fusils travaillent bien; ils tuent bon nombre d'ennemis, en blessent davantage encore. Les Allemands disparaissent. Le soldat Henri Corre (un séminariste de Quimper) s'en va, seul, faire une reconnaissance dans les fourrés, car il a aperçu une caisse de bandes pour arme automatique au sommet d'une butte à gauche. Derrière
    cette butte se tiennent 5 ou 6 Allemands blessés ; un de leurs camarades les soigne. Un peu plus tard, il se prétendra brancardier, mais il n'a pas la croix-rouge et il est armé. Corre le fait prisonnier, le désarme, et le conduit au P. C. de Lebreton, à quelques centaines de mètres derrière; il revient à son poste de combat. Mais voici que les munitions manquent. Il est 6 heures environ; il repart en chercher. On ne peut lui donner que 3 paquets de cartouches ! A son retour, les Allemands sont là de nouveau, ne cessant de tirer.
    Corre a tout juste le temps de se glisser près de ses 3 camarades dans le trou du F. M.

    Le sergent Le Goff vient d'être blessé très grièvement au ventre ou au rein. II refuse de se laisser évacuer, estimant que sa place est avec son groupe de combat; il ne veut pas même qu'on s'occupe de lui. Le caporal-chef Le Chevestrier prend le commandement.

    De temps en temps, car il faut ménager les munitions, le F. M. envoie une rafale; Mais peu après, le tireur Francis Cantin s'affaisse, tué raide d'une balle à la tête. Les munitions sont à peu près épuisées. L'ennemi attaque le groupe avec violence par devant par derrière, et lui tire dans le dos. Maintenant les grenades tombent, venant de tous côtés. Nos hommes essaient de franchir le cercle de fer et de feu. Tous s'écroulent tués ou blessés. Le caporal-chef Le Chevestrier est mort, il est étendu les bras en croix. Caillard, qui va mourir, crie encore. Henri Corre est renversé par une balle qui lui a transpercé le poumon droit; la balle a été tirée de tout près; un éclat de grenade l'a aussi blessé a la jambe. Les 12 hommes du groupe Le Goff sont maintenant couchés sur l'herbe.

    Un jeune Allemand donne à boire à Corre, étend sur lui une couverture, puis bande ses deux blessures; il lui dit, en français: « C'est la guerre ».

    Un groupe d'Allemands passe, et, à la prière de celui qui a soigné Corre, l'un d'eux lui donne encore un peu d'eau.

    Quelque temps après l'ennemi s'étant momentanément éloigné Corre se traîne jusqu'au P. C. de Lebreton. Il est environ 7 heures; déjà des blessés allemands sont là.

    A ce moment l'ennemi porte son effort sur le poste de l'adjudant-chef; Henri Corre couché, à moitié nu, assiste à ce combat inégal. Cependant l'ennemi est repoussé, mais l'adjudant Baot est tué d'une balle à la tête, près de son mortier de 81. Corre devra attendre plusieurs heures l'arrivée des brancardiers qui viendront vers 15 heures, amenés par le capitaine Fauchon.

    En effet, celui-ci inquiet de n'avoir pas de liaison avec le « poste intermédiaire» de Lebreton, décide de s'y rendre. Il avait vu du clocher de Soyécourt, de nombreuses vagues d'assaut allemandes manœuvrer, de part et d'autre de la route nationale contre le bois du Satyre. Il avait ordonné au canon de 75 du lieutenant Leclerc de la Herverie de tirer à vue sur ces assaillants, dont une partie battit alors en retraite vers la route de Foucaucourt.

    Fauchon se fait suivre du groupe de combat du sergent Boulanger et de 3 volontaires (soldat Morin, sergent comptable Angibault, sergent Rondel) et il confie momentanément le commandement de son point d'appui au lieutenant Holtz.

    Manœuvrant par un thalweg jusqu'aux premières lisières du bois du Satyre, il s'y infiltre par demi-groupes, et parvient au « poste intermédiaire », qu'il trouve entouré; le terrain était jonché de cadavres allemands.

    Attaquée depuis 3 heures du matin, la section avait été cernée de près, de tous les côtés, et avait résisté à fond, faisant 5 prisonniers, contraignant l'ennemi à reculer et à se terrer au nord de la route de Foucaucourt à Estrées.

    Comme on l'a dit, le groupe Le Goff était anéanti. Les chevaux du mortier de 81 étaient tous tués.

    Fauchon était trop attaché à ses hommes pour ne pas essayer de reprendre les blessés du groupe Le Goff restés entre les mains de l'ennemi. Les camarades de Corre sont en effet demeurés étendus auprès de leurs emplacements de combat. Fauchon d'abord part seul en avant; il est accueill par le feu des Allemands tout proches. Il fonce alors avec le groupe Boulanger et ses volontaires, attaquant au F. M., à
    la grenade, au fusil; il ne peut emporter les morts, pas même le soldat Davy, qui respire encore, mais a le ventre ouvert, et mourra sur place. Les mitraillettes allemandes claquent de tous les côtés, dit le sergent Clément Angibault, qui accompagnait Fauchon. Il faut s'en aller, en emportant le corps du soldat Ramonet, qui vient d'être tué d'une balle dans la tête. Le sergent Rondel a pu s'assurer que Le Chevestrier et tous les autres sont morts.

    Fauchon revient au P. C. de Lebreton.

    L'ennemi avait abandonné une mitrailleuse antichar, une mitrailleuse lourde, des mitraillettes, des pistolets, des mausers, des caisses de munitions, des grenades et de nombreux cadavres.

    Après avoir fait le tour du poste, et félicité ses hommes, le Capitaine fait relever par le groupe Boulanger le groupe Guitton que le sergent Rondel conduit à Soyécourt. On y transporte également le corps de l'adjudant Francis Baot.

    En interrogeant sur place les prisonniers, il apprend que l'effectif des assaillants comprenait 3 Compagnies. Sur le cadavre d'un gefreiter, il trouve un document fort intéressant:
    l'ordre de marche de son unité pour l'attaque; il y était prescrit de prendre Foucaucourt le 6 juin, et Soyécourt le 7 juin.

    Fauchon s'arme d'un Mauser et, aidé des soldats Morin et Djambourien, rapporte à Soyécourt la mitrailleuse antichar; il amène aussi le prisonnier valide.

    Il fait préparer une équipe de brancardiers; il se munit de grenades V. B. pour ravitailler Lebreton en munitions, et  vers 14 h 30, retourne au bois du Satyre, avec le sergent observateur Gauvain, le soldat Morin, 3 brancardiers et des infirmiers pour ramener les blessés. Dans l'intervalle, faute de munitions françaises, Lebreton avait continué de se défendre en utilisant les armes et les munitions allemandes.

    Le capitaine Fauchon revint, ramenant Henri Corre, et
    les blessés allemands, et rapportant un glorieux butin.

    A Soyécourt, la mitrailleuse allemande remplaça une pièce française hors d'usage.

    A la chute du jour le sergent Rondel s'offrit, pour aller porter à Lebreton l'ordre de se replier sur le gros du Bataillon à Soyécourt. Malgré les feux de renfort des Allemands venus d'Estrées, la section de l'adjudant-chef revint heureusement, chargée d'une mitrailleuse ennemie, mais bien diminuée, car aux morts dont j'ai cité déjà les noms, il faut ajouter ceux de Malejacq, Zochetto, Ferrand, Caillard, Gastel, Henri (Yves). . .

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