• Ce 6 juin à Fay

    Aujourd'hui encore, et demain, la 10° Compagnie tiendra vaillamment dans son point d'appui de Fay.

    La nuit a été tranquille. Cependant à la faveur des ténèbres, un petit groupe de soldats allemands s'est installé dans ce qui reste du clocher, d'où ils espèrent plus facilement mitrailler nos hommes. Rien ne les avait gênés dans l'exécution de cette petite manoeuvre, puisque l'église est en dehors du secteur défendu par la 10° Compagnie, contrainte par son petit nombre de se resserrer autour du P. C. Mais l'ennemi ne va pas longtemps occuper le clocher.

    Les bombardements, par mortiers et 77, reprennent de très bonne heure. Les mitraillettes allemandes exécutent des tirs très nourris, par longues rafales. Les balles s'écrasent avec un bruit sec contre les murs des maisons dans lesquelles Le Moal a concentré la défense. Tout le monde remarque le grand sang-froid du jeune commandant du point d'appui.

    Les mitraillettes ne cessent de dérouler leurs bandes de cartouches. Les maisons tremblent sous les bombardements surtout quand elles reçoivent des obus.

    De temps en temps un blessé se présente au poste de secours.

    Un side-car allemand et une camionnette, venant du Sud-Est; par la route d'Estrées, s'égarent dans Fay et sont demolis; deux blessés allemands (les conducteurs) sont amenés au poste de secours et soignés.

    Sur la route d'Assevillers à Estrées, à l'Est du point d'appui, nos observateurs disent avoir compté, en moins de 3 heures, 400 blindés au moins en marche vers le Sud.

    Le lieutenant Le Moal et ses hommes ont l'impression que partout, en dehors de Fay, on ne tire plus, et qu'un silence angoissant couvre la campagne. Impression exacte seulement pour le 117° R.I., puisque le 22° Étranger se défend âprement, héroïquement, et que le 41° tout entier demeure inébranlable; jusqu'à la dernière minute le 1/41° à Foucaucourt offrira une magnifique résistance, comme on s'en rendra compte en lisant les chapitres consacrés à Foucaucourt.

    Très tôt les voltigeurs de la 4° section avertissent les mitrailleurs de Chareaudeau que les Allemands sont dans les restes du clocher: On leur envoie des V. B. Une mitrailleuse est mise en place dans un grenier; le sergent Bernard tire plusieurs bandes. Ses balles ont dû porter car on ne répond plus du côté de I'ennemi.

    La pièce est redescendue au rez-de-chaussée, après ce nettoyage. Un sapeur du Génie demeure en haut comme guetteur, Bientôt arrive un 77 ou 150; il a percuté dans le grenier. Le guetteur gît dans les gravats, mortellement blessé; il expire au poste de secours.

    Après 3 ou 4 heures de combat, les voltigeurs de la 4° section se replient sur leurs tranchées, car la situation n'est plus tenable dans les maisons où explosent les obus allemands.

    Au poste de secours, il n'y a plus d'eau, et l'ennemi a pris possession de la ferme belge et de son réservoir.

    Chareaudeau, dans son récit, écrit ces lignes poignantes :
    Nous avons toujours de plus en plus soif, et pas une goutte d'eau. Nous ne sentons plus notre faim. Nous avions trouvé dans un buffet une petite bouteille d'eau de fleur d'oranger, et on suçait ça, chacun notre tour. Gillette ayant repéré dans la journée un cerisier, attendit la nuit et alla en chercher un plein casque.

    La veille, le groupe s'était partagé une boîte de sardines entre 7!... Depuis le soir du 4 juin, aucun ravitaillement en vivres n'est parvenu dans le point d'appui.

    Les hommes ne perdent rien de leur vaillance: à la 3° section, le caporal Ollivier blessé à l'épaule vient se faire panser, et retourne prendre la tête de son groupe.

    A la 3° encore, le sergent Fischet est tué près de l'église.

    Vers 15 heures, deux volontaires partent pour porter un message et essayer d'établir la liaison avec Vermandovillers, en passant par le bois de Fay; l'uni, Henri Martin, est tué par une rafale de mitrailleuse; l'autre, le caporal-chef Leclerc revient vers 20 heures; il n'a pu franchir le cercle des fantassins allemands; dans le cours de la nuit, un motocycliste du Régiment essaie de rejoindre le P. C. du Bataillon; il ne peut
    faire que quelques centaines de mètres.

    Ainsi s'achève, pour la 10° Compagnie, la journée du 6 juin.

    La nuit se passe à peu près bien. Mais les hommes sont si fatigués, si nerveux, qu'ils ne peuvent dormir.

    Pendant toute la nuit, nos observateurs voient défiler, dans la plaine, sans arrêt, tous feux allumés, les chars et les camions allemands. « Notre impuissance de ne pouvoir agir nous mettait en colère, écrit Launé, lorsque nous voyions les troupes allemandes, les chars et les canons passer sur la route d'Estrées, trop loin de nos fusils. »

    Dans le village, il n'y a plus une toiture intacte; et le poste de secours, où l'on voyait nécessairement des entrées et des sorties nombreuses, est l'objet d'un tir constant de l'ennemi qui pensait peut-être avoir affaire au poste de commandement. Les murs étaient percés sur trois côtés par les obus. Heureusement, la cave où gisaient 48 blessés ne fut pas atteinte par un percutant. Un obus de 150 traversa de part en part les murs de la maison, sans éclater.

    Par bonheur.

    Voici les impressions du docteur Renaud; Je transcris son récit.

    Le poste de secours dans la bataille.

    Ce qui existait dans la cave, c'était le roulement presque ininterrompu du feu d'infanterie, pendant trois longs jours, le déroulement interminable des bandes de mitrailleuses allemandes s'opposant aux brèves rafales de nos F.M, les crépitations énervantes d'une mitraillette tirant sans cesse dans la porte du poste de secours, particulièrement repéré à cause de l'agitation forcée qui y régnait, et, par dessus tout, le fracas du bombardement d'artillerie qui ne cessa guère pendant trois jours, ne se calmant par moments
    que pour se transformer en pilonnage, en tirs de destruction qui n'épargnaient rien.

    La petite maison de mon poste de secours, à elle seule, a reçu plus de 30 obus; la cour qui l'entourait n'était plus à la fin qu un chaos. Ce bombardement était d'autant plus terrible que c'était lui qui nous tuait et nous blessait des hommes.

    Après chaque rafale, je savais qu'il allait falloir envoyer mes brancardiers chercher les blessés. Ma cave
    peu à peu, se remplissait : 15 blessés le premier jour plus de 50 à la fin.

    Des pansenents, de la morphine, j'en avais assez, heureusement. Mais c'est l'eau qui manqua la première. Il fallut, dès le 5 juin au soir, envoyer une corvée de brancardiers dans la grande ferme Sud, presque chez les Allemands, pour s'en procurer un peu. Le lendemain, ce fut encore possible mais le 7 juin, il n'y avait plus moyen - et, à midi, je n'avais plus de pansements, ni de morphine. Ma cave n'était plus qu'un tapis de blessés (dont 2 allemands). Quelques-uns, les plus gravement atteints, hurlaient sans cesse, d'autres
    me réclamaient l'évacuation, l'hôpital, Tous souffraient de leurs blessures, mais surtout de la soif. Un véritable enfer. Et toujours de nouveaux blessés arrivaient.

    Le 5 juin et le 6 juin, nous avions été soutenus par l'espoir d'une contre-attaque française; nous croyions sans cesse entendre le 75. Mais le 7 juin, nous savions que c'était fini. On ne répondait plus à nos appels par T. S. F. Depuis deux jours nous voyions défiler sur la grande route voisine des théories de camions allemands. Nous n'avions plus de munitions pour nos F.M . . .

     

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