• 18 mars 1994 - Témoignage de Mr Joseph Jégo (la cavale d'un homme courageux)

    18 mars 1994 - Témoignage de Mr Joseph Jégo (la cavale d'un homme courageux)

    Lorsque la guerre éclata, le 3 septembre 1939, Joseph Jégo était un jeune homme. En 1940, travaillant dans la ferme bretonne de ses parents, il apprend par la T.S.F – la radio d’alors – l’invasion allemande. La signature de l’armistice représente pour lui et ses compagnons une humiliation inacceptable que le maréchal Pétain avait accepté d’assumer.

    « Pour nous, nous a t-il confié, le maréchal avait reçu un mandat par les politiciens d’alors – les vrais responsables de notre malheur -. Sa grosse faute apparut en fait plus tard, celle de laisser faire un gouvernement et toute une équipe de criminels… Les conditions de l’Armistice étaient vraiment dures. L’une d’elle prévoyait l’occupation des deux tiers de la France et la Bretagne en faisait partie. Quelle honte et quelle rage en furent ressenties, surtout pour les anciens de la guerre de 14 ! Pour beaucoup de jeunes aussi. L’attitude à adopter était claire « subir l’Armistice mais refuser de l’accepter… »

    En 1943, Joseph Jégo a 21 ans. Il est, comme beaucoup de jeunes garçons de son âge, réquisitionné pour partir au S.T.O en Allemagne. C’en est trop et Joseph Jégo manifeste son désir d’entrer vraiment dans la lutte contre l’occupant. Non, il ne partira pas en Allemagne. « J’ai refusé immédiatement, et comme bien d’autres, j’ai pris le maquis ». Là commença vraiment son aventure dont j’ai souhaité relater certains épisodes marquants…

    Joseph Jégo se souvenait encore très bien de l’invasion des Allemands dans la région de Ploërmel. Dès leur arrivée, ils s’emparèrent d’un moulin implanté au sommet d’une colline qui dominait les landes de Lanvaux. De là, on pouvait observer nettement tous les environs.
    M. Jégo choisit de ne pas rester à la ferme familiale de Plumelec : s’il prenait encore le risque de travailler aux champs durant le jour, il passait la nuit caché car il avait peur d’être capturé et envoyé en Allemagne. Par l’intermédiaire d’un ami de la Résistance, il parvint à obtenir de faux papiers qui lui faisaient changer d’identité. « Certains d’entre nous avaient en 1943 fabriqué des faux papiers en relation avec un fonctionnaire de la Préfecture de Vannes. » Joseph Jégo prit ainsi le pseudonyme de Monsieur Juelle et devint membre de la Résistance intérieure.
    Joseph Jégo décida de rejoindre le maquis de Saint-Marcel. Ce maquis compta plus de 1500 hommes. Ils survivaient grâce à l’entraide des paysans alentours qui les aidaient et les ravitaillaient. Il fallait les convaincre que, seule, la cause de la Résistance était la bonne et que par conséquent, il fallait la soutenir activement. Il fallait aussi être très prudent car parmi la population locale se glissait un petit nombre de collaborateurs particulièrement actifs. « Nous devions vraiment filtrer les engagements dans nos rangs. Malgré ce filtrage, les effectifs du camp augmentèrent dès les jours qui précédèrent le Débarquement. Les arrivées par équipes déjà organisées s’intensifièrent vraiment deux et trois jours après le Débarquement en Normandie. »

    Sans l’aide d’une grande partie de la population locale, se nourrir eût été très difficile pour les maquisards et les parachutistes S.A.S. L’armée d’occupation dévalisait les magasins et les fermes par des achats massifs mais aussi par des réquisitions et du pillage.
    A cette époque, les rumeurs se répandaient vite, certaines prenaient naissance lors de l’écoute de la B.B.C qui adressait régulièrement des messages codés. « Beaucoup nous parvenaient, mais leur signification nous était souvent inconnue. Certains d’entre eux étaient vraiment hermétiques tels que « la panthère a rapporté le panier de cerises ». Emettre des messages, en recevoir, exigeait une grande prudence car les Allemands, parfois à l’aide de traîtres infiltrés dans les réseaux de Résistance réussissaient à les décrypter…

    Jusqu’au printemps 1944, Joseph Jégo réussit à cacher dans la ferme familiale du hameau de Pelhué à Plumelec des réfractaires au S.T.O et des résistants… Nous savons tous que les maquis menaient diverses actions de commandos. Notre interlocuteur effectua avec quelques compagnons plusieurs opérations de ce type. « On devait faire sauter des rails de chemin de fer et je vous prie de croire que cela faisait alors un sacré boom dans le pays… » Ces actions effectuées avec des explosifs fabriqués dans la pharmacie de Plumelec furent toutes conduites à bien… Les actes de sabotages se multiplièrent. En 1944, dans les semaines qui précédèrent le Débarquement, Joseph Jégo comme de nombreux autres maquisards dut mettre à terre des poteaux téléphoniques et sectionner tous les fils. Mais, si le Débarquement approchait, la libération de la France semblait alors encore lointaine.

    Le dimanche 4 juin 1944, il fut décidé d’établir dans la ferme de son père le poste de commandement du maquis de Plumelec et alentours.
    Le 5 juin, lors d’une garde nocturne, il aperçoit dans le ciel un avion militaire qui parachute des hommes. Il y avait un peu de lune. La relève était prévue pour le milieu de la nuit. Debout au pied d’un arbre, M. Jégo et ses camarades devaient rester en faction pour surveiller une route. « Je n’avais pas de montre et le temps me paraissait bien long. Mais bientôt, j’entendis un avion dans la direction de Trédion. Il passa au-dessus de Plumelec et je l’aperçus qui lâchait quelque chose. Je pense qu’il s’agissait de tracts ou de matériels destinés à se protéger des appareils détecteurs de communication radio. Trente à quarante minutes plus tard, des coups de feu se firent entendre au nord de Plumelec. Ces tirs furent continus pendant environ une quinzaine de minutes, puis vint une accalmie. A ce moment, Henri Denoual, un de mes camarades arriva. Il me demanda d’être très vigilant. Joyeux, il m’assura que le Débarquement avait bien lieu à partir de cette nuit. Devant ma perplexité, il insista en m’assurant avoir entendu le message et comprit que c’était bien le jour J ! A peine m’avait-il quitté que des véhicules se firent entendre en direction du bourg de Plumelec. Puis les tirs reprirent également dans la même direction avec grande intensité. Il était environ 23 h 30, ce 5 juin 1944. Je fus bientôt relevé de mon poste et je rejoignis mes compagnons au repos à l’est du petit bourg de Saint-Aubin… »
    La ferme familiale est alors devenue un haut-lieu de la Résistance locale. La famille Jégo est entièrement mobilisée. Fournitures et matériels les plus divers y sont rangés soigneusement. Une voiture est camouflée dans une remise depuis plusieurs jours et elle est prête à partir en cas de besoin.

    La journée du 6 juin 1944, le jour J, est remarquablement calme. Rien ne se déroule dans la région de Plumelec si ce n’est les mouvements continuels des patrouilles allemandes de plus en plus nerveuses. Le Débarquement est engagé en Normandie, mais les bombardements qui s’y déroulent se font entendre à Plumelec !.

    Le 7 juin, Joseph Jégo reçut l’ordre de porter secours aux parachutistes attaqués par l’occupant. Il apprit ainsi la raison de la mitraillade de la nuit du 5 au 6 : un groupe de parachutistes, qui avaient été lâchés à mille mètres seulement de l’observatoire allemand de la Grée de Plumelec, avait été attaqué et avait subi des pertes. Bien que les événements aient totalement perturbé le commerce, ce 7 juin était un jour de foire à Plumelec. Morizur et Denoual, compagnons de Joseph Jégo, en profitèrent pour faire une sortie dans le bourg. Vers 15 heures, Denoual revint au Pelhué et transmit la nouvelle mission à accomplir : un contact était établi avec des parachutistes français réfugiés dans une ferme à l’ouest du grand bois de Donnan et à Saint-Jean-Brévelay. Il fallait leur venir en aide et les accompagner jusqu’au Pelhué…

    « Avec mes deux plus proches compagnons, Gabriel Guimard et Jean Lorent, hébergés au Pelhué et Denoual, nous avons emprunté chemins creux et sentiers pour longer la vallée de la Claie en évitant de nous exposer à la vue du guetteur de l’observatoire allemand. La distance à parcourir est d’environ sept kilomètres. Après avoir traversé la route de Plumelec-Plaudren à une vingtaine de mètres du pont de Kergonan, nous suivions un chemin d’exploitation qui, sur la gauche, longeait des prairies et de l’autre côté, le grand bois de Donnan. Nous marchions en file indienne et j’étais le dernier. Après un peu plus d’une centaine de mètres, j’aperçus à deux pas de notre passage un homme en uniforme militaire, un peu camouflé par une touffe de genêts et de fougères. Craignant qu’il puisse s’agir d’un Allemand, je fis semblant de ne pas l’apercevoir. Après une cinquantaine de mètres, je finis par en parler à mes compagnons tout en continuant à marcher. Denoual qui était en tête, arrêta la marche pour me demander des explications. A ma surprise, j’étais le seul à avoir vu cet homme. Denoual prit l’initiative de s’informer de qui il s’agissait, il était le seul parmi nous à avoir un pistolet. Il le tint à la main sans le sortir de sa poche, puis se présenta à cet individu avec un air inspirant confiance tout en lui demandant ce qu’il faisait là ! Après une certaine suspicion mutuelle, la confiance fut vite établie. Se déclarant parachutiste français de la France libre, il le prouva en montrant son uniforme anglais, sa carabine américaine et son gros colt [quoique sans que nous le sachions encore, l'ennemi ait eu cet équipement depuis le jour précédent pour nous piéger... ]. Il nous déclara s’appeler Philippe et appartenir au stick de neuf hommes resté à environ trois cents mètres sur la hauteur, dans les bois. Il faisait le guet car il attendait le passage d’un compagnon d’un autre stick qui devait longer la rivière, dans le but de réunir les deux sticks… «Mon lieutenant commence à s’inquiéter pour la mission, affirma t-il ». Denoual lui répondit : «Nous sommes justement venus pour nous en occuper… »
    A la ferme du lieu-dit la Petite-Métairie, Morizur, chef F.F.I, était en compagnie d’un lieutenant- parachutiste et des fermiers ; il nous attendait. Le contact avait été réussi avec les deux groupes de parachutistes. Des appareils-radio étaient restés à l’orée du bois. Morizur nous commanda d’aller les rechercher et de nous joindre à un parachutiste qui faisait le guet. Il nous informa que les deux groupes étaient chargés de la même mission, que son lieutenant s’appelait Marienne et l’autre, Déplante… Les radios installèrent leur matériel. Quelqu’un demanda à Guimard d’aller tourner la manivelle de l’électrogène. Un premier message dicté par le lieutenant Marienne fut aussitôt envoyé à Londres… Les deux officiers, Marienne, un homme de 36 ans et Déplante, 32 ans, me parurent avoir une parfaite maîtrise de leur mission et ceci malgré les revers subis. Leurs hommes avaient une grande confiance en eux et se comportaient de façon parfaitement décontractée.
    Joseph Jégo nous relata son étonnement en découvrant la quantité de matériels et de bagages des parachutistes S.A.S qu’il fallut transporter régulièrement et discrètement de cache en cache…

    « Ce premier soir, les préparatifs pour ce transport à la ferme de Pelhué prirent beaucoup de temps. A la ferme des époux Le Callonnec, Morizur et Denoual s’étaient présentés en disant qu’ils étaient de la Résistance et qu’ils avaient besoin d’aide, demandant s’ils pouvaient avoir deux charrettes avec conducteur pour convoyer du matériel militaire. Le Callonnec, qui n’avait qu’une charrette, dit qu’il ne pouvait pas faire plus. Alors, Morizur, son chef F.F.I., lui demanda d’aller à la ferme de Kersigalais, qui était toute proche, pour convaincre le fermier François Mainguy de venir avec son cheval et sa charrette pour le deuxième convoi. Eugène Le Callonnec dit à son fils Joseph, 18 ans, de préparer cheval et charrette ainsi que du trèfle pour recouvrir le chargement…

    Morizur avait, par ailleurs, demandé à Mme Le Callonnec s’il pouvait faire entrer des parachutistes et si elle voulait bien leur préparer une simple collation. Germaine Le Calonnec le fit de bon coeur : beurre et omelettes, tout ce qu’elle avait de pain et du cidre furent offerts.
    Le jeune Joseph Le Calonnec partit le premier, Denoual et Lorent suivirent. Ils empruntèrent le chemin le moins fréquenté mais le plus tortueux, en longeant et en traversant la lande du bas de la Grée de Plumelec par le bas de la colline à quelques centaines de mètres de l’observatoire allemand. « Quant à moi, qui ai à conduire une équipe de dix hommes qui ne portent plus que leurs armes légères et un minimum de munitions, j’étudie mon itinéraire pour franchir la zone exposée avec le plus de précautions possibles. Je connais très bien les chemins de cette vallée et j’évite que l’équipe soit aperçue par le guetteur de l’observatoire. En tête, je progresse dans les chemins creux de village en village surveillant continuellement en direction de l’observatoire. Arrivé chez moi, à la ferme de Pelhué, nous avons retrouvé des F.F.I ainsi que les officiers Marienne et Déplante. »

    Mathurin Jégo, le père de Joseph, accueillit les parachutistes dans sa ferme. Marienne et Déplante entrèrent les premiers. « Dans la salle-cuisine éclairée par une simple lampe à pétrole, Mme Morizur, préparant le dîner avec ma soeur Bernadette les embrassa en pleurant d’émotion. » Tout le monde fut invité au repas qui fut servi sur la grande table de la maison Jégo. Parachutistes et F.F.I. s’installèrent pour la nuit dans le grenier. Un poste de garde fut mis à sa place et assuré par les paras sur la route d’accès à la ferme.
    Dans la nuit, à vive allure, les officiers partirent en traction-avant Citroën pour le quartier général de la résistance locale, à la ferme de la Nouette.

    Dans les jours qui suivirent, Joseph Jégo, ses camarades F.F.I. et les paras S.A.S., durent rejoindre cette ferme. Il nous raconta sa première vision du camp : « Le vendredi 9 juin, nous sommes arrivés à la Nouette vers 6 heures. Nous avons constaté que beaucoup nous avaient devancés. La plupart étaient occupés à des installations comme s’il s’agissait de préparer une kermesse… Deux ou trois petits groupes étaient campés dans de petits taillis au nord de la ferme. Quelques-uns, sur les chemins et sentiers d’accès, surveillaient les environs et demandaient le mot de passe à toutes les personnes qui se présentaient. Si elles ne les connaissaient pas, elles étaient accompagnées jusqu’au P.C du camp. Une quinzaine de parachutistes S.A.S étaient groupés entre deux maisons et semblaient être occupés à revoir le contenu de leur sac.
    Nos chefs nous firent ranger de manière à être corrects comme pour une revue. Devant le colonel Morice, les lieutenants paras Marienne et Déplante, le capitaine Guimard prit la parole : « A partir de ce moment, vous êtes militaires, vous devez vous soumettre aux ordres de vos supérieurs, vous allez très vite être armés… » Ce discours « musclé » surprit beaucoup de mes camarades…

    Puis, des jeunes filles nous distribuèrent des brassards blancs, portant les lettres F.F.I. Ensuite Guimard nous conduisit lui-même à une centaine de mètres au nord de la ferme. Nous devions assurer la surveillance d’une zone au nord-ouest et à l’est.»
    Entre ses heures de garde, Joseph Jégo put circuler librement dans le camp, rendant visite à ceux qui s’employaient aux travaux d’installations et de fonctionnement du camp. Il participa aussi aux corvées : aller à l’eau avec deux barriques dans une charrette, placer des fourneaux pour la cuisine, casser du bois, tirer du cidre… Le camp devait faire vivre un nombre croissant d’individus.

    « Au soir du premier jour, on nous annonça qu’il devait y avoir un parachutage en soirée et que nous devions nous porter à l’aide des parachutés. Si une clairière de quatre centaines de mètres de long et une centaine de large était assez bien dégagée le long des bois, l’autre partie des terres étaient jalonnée de lignées de grands arbres
    A l’heure prévue, l’équipe qui devait assurer le balisage, était sur le terrain, munie de lampes. Toutes les secrétaires et femmes-agents de liaisons, étaient également présentes ainsi que les gens des environs.

    Bientôt, un ronronnement d’avion se fit entendre. Les lampes s’allumèrent. Les avions apparurent et commencèrent à tourner. Le premier qui prit l’alignement de la zone balisée effectua la première partie de son largage. Une dizaine de parachutes apparurent alors dans le ciel et le premier d’entre eux était bleu, blanche, rouge. A l’instant où les paras touchèrent le sol, tout le monde se porta à leur aide. Dans la nuit, les filles répétèrent sans arrêt le mot de passe: Dingson ! Dingson !… Pour nous, il fallait agir au plus vite, libérer le terrain pour le largage suivant. Les avions passèrent tour à tour et, après les hommes, ce furent les containers qui tombèrent. En bordure d’un talus, un sac prit feu et son contenu se dispersa dans une série de crépitements et d’explosions. Chaque homme parachuté était accompagné jusqu’au quartier général de la Nouette avec son parachute et ses bagages. Les équipes de ramassage des containers travaillérent une bonne partie de la nuit, en principe sans lumière et en faisant le moins de bruit possible. »

    Le 10 juin au matin, Joseph Jégo apprit que le chef du régiment de S.A.S., le commandant Bourgoin, faisait bien partie des parachutés de la nuit. Il était manchot et c’est pourquoi les Britanniques lui avaient attribué un triple parachute qui, par une délicate attention de leur part, avait été réalisé en bleu, blanc, rouge…

    La 7ème compagnie, compagnie de Joseph Jégo, reçut la responsabilité de la surveillance d’un secteur plus vaste, le long de la zone de parachutage ( le camp atteignait alors plus d’une centaine d’hectares.)

    Le lundi 12, la compagnie reçut l’ordre de se rendre à la Nouette, section par section, pour se faire armer : mitraillettes ou fusils et deux grenades par homme. « En principe, chacun devait accepter l’arme qui lui était remise. Il me sembla comprendre que l’on attribuait un fusil aux plus grands et une mitraillette aux plus petits. Pour moi, ce fut une mitraillette «Sten» avec trois chargeurs et cinq ou six paquets de cartouches. Revenus à nos positions, un S.A.S. nous donna des instructions sommaires pour le dégraissage, le montage, l’entretien ainsi que la manière de s’en servir, bien que la compagnie comprenne des anciens qui avaient l’expérience des armes. Pour ma part, je connaissais la Sten depuis plus d’un an déjà…

    Au soir, on désigna des hommes pour prendre un tour de garde durant la nuit entière sur la colline boisée au sud de la Nouette. Je fus du nombre. Il faisait vraiment noir et le temps était un peu pluvieux : aucun parachutage n’était donc possible. »
    Le lendemain, en compagnie d’un parachutiste S.A.S, Joseph Jégo était encore de garde. « A côté d’un sentier, un container tombé la nuit précédente n’avait pas encore été enlevé, il faisait partie de ma responsabilité que personne n’y touchât. Le S.A.S. l’ouvrit. Il y avait un assortiment de boîtes de fruits ! Le S.A.S. en ouvrit une d’un kilo. Je croyais qu’il m’aurait offert de partager, mais il attaqua seul. Je le regardais et pas question pour moi d’y toucher. Rendu à la moitié de sa restauration, il finit par me dire : «Si t’en veux, tu peux en faire autant !» Alors, à mon tour, j’ouvris une boîte d’un kilo : un délicieux mélange de fruits au sirop. Si, en de rares occasions, j’avais apprécié un entremet de cette sorte, jamais d’une composition aussi variée !…

    En cours d’après-midi, nous avons été informés que des F.F.I. et des S.A.S. s’étaient attaqués aux Allemands au bourg de Plumelec ; l’accrochage avait mal tourné pour les Français et un lieutenant S.A.S. avait été tué par le mitrailleur posté en haut de l’observatoire. »
    En fin d’après-midi, la compagnie reçut l’ordre de porter ses positions à l’ouest du camp. Ce fut en plein bois que Joseph Jégo et ses camarades durent se faire un nouvel abri. La nuit du 13 au 14 juin fut très froide. De plus, le ronronnement des avions était permanent. Impossible de dormir. A l’aube, il neigeait… Il y eut une couche de deux centimètres !.

    Le mercredi 14, chacun put constater qu’une importante quantité de containers restait sur le terrain et dans les bois. Il fallut employer trois camions et de nombreux d’hommes pour évacuer le tout au dépôt. Le camp avait considérablement augmenté. A l’est, les postes avancés avaient été portés tout près du bourg de Saint-Marcel. Quant à la nourriture, il fallait aller la chercher à la ferme de Beauséjour. Joseph Jégo se souvient encore : «Pour la cuisine, quatre fourneaux étaient alignés dans une remise de cette maison, cinq ou six hommes s’activaient autour. Du boeuf en sauce mijotait dans deux fourneaux et des pommes de terre dans les autres. Deux femmes balançaient de la salade dans une lessiveuse de 70 litres et deux hommes tiraient du cidre de deux barriques placées dehors. Après un moment d’attente, nous recevûmes notre ordinaire et on nous faisait comprendre qu’il fallait partager, car cette cuisine était pour neuf cents hommes ! A notre arrivée, les copains ne manquaient pas de faire la grimace en découvrant le contenu des plats. Cependant, la compréhension suivait le mécontentement car chacun savait que le problème du ravitaillement n’était pas facile pour un maquis de cette importance.

    Le jeudi 15, nous avons eu la visite d’un agent de liaison qui nous donna des nouvelles de Plumelec. Il m’informa, que tous les soirs, il se rendait au Pelhué. Notre ferme était désormais connue comme un lieu de rendez-vous où chaque soir, dix, vingt ou trente gars attendaient pour être guidés de nuit jusqu’au camp. Je réalisai alors que le centre de ralliement du Pelhué était connu bien au delà du recrutement de la 7ème compagnie. Cela m’inquiétait car les risques pris par ma famille augmentaient…

    Par ailleurs, avec tous les acheminements en direction et au-dessus du camp, comment les Allemands, si nombreux et si organisés dans la région, pouvaient-ils ne pas s’être aperçus de quelques chose ?… Pourquoi aucune patrouille allemande dans ce secteur ?… »
    Peut-être l’occupant, présume aujourd’hui Joseph Jégo, était-il trop occupé par l’envoi de renforts sur le front de Normandie. Cependant, le vendredi 16, tout se précipita : l’ ennemi approchait. Les Allemands étaient signalés au bourg de Sérent. Alors que les parachutages d’armes continuaient, l’inquiétude grandit d’un coup.

    « On nous informa que nous étions alors près de 2 500 hommes armés au camp ( bien qu’en réalité, nous ne soyons que 1 500 probablement ). Des fusils-mitrailleurs et des engins antichars furent attribués à la plupart des sections ; ils furent remis aux vétérans qui avaient une instruction militaire et une expérience au combat. Dans la nuit du 16 au 17 et surtout du 17 au 18, il y eut encore de nombreux avions qui lâchèrent leur chargement. Cette dernière nuit, des containers tombèrent à moins d’une vingtaine de mètres de notre abri.
    De bon matin, le dimanche 18, nous avons été informés qu’il était encore arrivé des hommes et des jeeps… » . . . 

     

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  • Commentaires

    1
    dona rodrigue
    Dimanche 24 Mai 2015 à 09:18

    Bonjour Monsieur,


    Je découvre votre blog, alors là !! il est formidable !


    je lis vos récits et articles, quelle découverte ! ces Hommes qui se sont battus pour la France !


    souvent des "inconnus" des "anonymes" comme en Normandie, ou ailleurs partout dans notre


    pays. Je suis "passionnée par ces faits de résistance" 


    Merci


    Dona 

    2
    Dimanche 24 Mai 2015 à 10:43

    Merci beaucoup de l'intérêt que vous portez à ce blog, j'essaie au mieux de retracer le parcours historique d'un régiment pendant cette période. N'hésitez à le faire connaitre . . . 

    Stéphane

     

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