• 18 mars 1994 - Mr Joseph Jégo (18 juin 1944 et les jours suivants la bataille)

    A 4 h 30 du matin, ce 18 juin 1944, Joseph Jégo et ceux de sa section se reposent. dans une hutte tapissée de parachutes lorsque les premiers coups de feu retentissent. Chacun réagit vite et comprend qu’il s’agit d’un accrochage avec l’ennemi. Les fusillades durent quelques minutes à l’autre bout du camp et à l’opposé des positions de la 7ème compagnie. Tout le monde se remue et s’interroge sur ce qui se passe. Bientôt, il est l’heure pour ceux de la petite corvée, d’aller chercher le petit déjeuner à Beauséjour distant d’un kilomètre. C’est l’occasion d’avoir quelques informations sommaires. Ainsi, Joseph Jégo apprend que deux voitures de la feldgendarmerie ont été interceptées. Parmi les huit occupants, un avait réussi à s’échapper et aurait donné l’alerte…

    « Vers 8 h 30, les armes recommencèrent à se faire entendre. Une messe dominicale devait être célébrée à 9 h, dans une prairie située entre La Nouette et Beauséjour. La messe était à peine commencée que le prêtre célébrant fut appelé pour aller donner les secours religieux aux victimes. Chaque homme devait rejoindre immédiatement son poste. L’intensité des tirs indiquait que l’ennemi était arrivé en force.
    Nous, 7ème Compagnie, en état d’alerte sur nos positions à l’ ouest du camp, alors que des combats acharnés se déroulaient dans la partie est, sommes restés en place toute la journée. Vers midi, une équipe vint encore avec un camion chercher des containers parachutés la nuit précédente. L’heure de la soupe arrivée, je fus de corvée avec un copain pour aller la chercher. Au P.C. du bataillon, on poussait à l’ardeur au combat en servant généreusement du vin, ce qui ne me sembla pas très sérieux…

    Vers 19 h 40, alors que la bataille était encore vigoureuse au sud du camp, quelques gars de la section partirent en renfort. L’évacuation du camp étant déjà bien commencée, le chef de mon groupe, Jean Chaumery, reçut un ordre de repli. Nous le suivîmes à travers bois.
    Alors qu’il faisait nuit, au lieu-dit Rohéan, Chaumery dit : «Moi, je rentre chez moi, pas question de me suivre jusqu’au bout. Les ordres sont que chacun rejoigne son coin comme il l’entend et attende de nouveaux ordres !». Le groupe se divisa donc. Avec mon ami Gabriel Guimard, nous avons décidé de revenir directement à notre domicile, empruntant chemins et sentiers, traversant fermes et villages; partout les lumières restèrent éteintes malgré les aboiements des chiens. A la ferme du Najeo en Callac, je fus tenté d’ abattre un chien tellement il s’acharnait à nous poursuivre. Nous avons entendu la détonation du dépôt de matériel de guerre, entreposé à la Nouette; une énorme lueur s’éleva dans le ciel… »

    Au matin du lundi 19 juin, Joseph Jégo eut une discussion sérieuse avec son père : « Dans un tour d’horizon sur les événements, lui, l’ancien combattant de la grande guerre, n’admettait pas facilement le retrait aussi précipité des combattants du camp. Je m’employai alors à le rassurer. Non, nous n’abandonnions pas le combat, comme en juin 40. Coûte que coûte, nous allions combattre jusqu’à la libération et, moi, j’irais jusqu’au bout. L’un comme l’autre, nous nous inquiétions aussi du sort, réservés par l’ennemi à tous ces braves gens – ceux du voisinage du Pelhué notamment- qui soutenaient le maquis »

    Le grenier à foin de la ferme était alors encore plein de combattants. Dans les bois de pin du Pelhué, des camions plus ou moins chargés de matériel en provenance du camp de Saint-Marcel, étaient dissimulés. Une pluie fine commençait à tomber lorsque Joseph Jégo partit en compagnie de son ami Gabriel Guimard retrouver leurs chefs.

    Morizur l’informa que l’état-major, avec une partie des troupes et du matériel, s’était retranché au château de Callac et dans les bois environnants. Il reçut l’ordre de s’y rendre pour transmettre au reste de la compagnie les directives à suivre.

    « Le capitaine Guimard conversait à Callac avec le lieutenant Marienne et trois ou quatre officiers S.A.S. Il me présenta. Marienne, tête nue, le front bandé, très souriant, expliquait par des gestes des deux mains certains épisodes de la bataille de Saint-Marcel… »
    Puis, Guimard me demanda de me mettre au service de Marienne. « Je suis le seul, me dit-il, qui reste ici avec les parachutistes pour prendre des décisions. Tu dois accompagner le lieutenant Marienne. Voudrais- tu rechercher avec lui les solutions à adopter pour l’avenir du maquis ?… Il faut s’attendre à une réaction vive de la part des Allemands. Ils ont eu quatre cent cinquante hommes hors de combat alors que de notre côté, nous avons eu quarante-deux tués. Il faut que je rejoigne mes supérieurs, Morice et Bourgoin, sans moi ils sont perdus. Il est vrai qu’ils ne connaissent pas la région et ne sont pas connus de la population qui va se méfier !. Quant à toi, transmets à Morizur l’ordre de rejoindre le bataillon sur les landes de Meslan… ».

    Après un rapide aller-retour au Pelhué pour voir Morizur, Joseph Jégo était vite de retour au camp dans le bois près du château.. Les S.A.S étaient de guet avec quelques F.F.I.. A sa grande surprise, il constata que les S.A.S. étaient environ quatre-vingts, alors qu’ils les croyait une quarantaine. De petits dépôts d’armes étaient alors un peu partout sur le terrain…

    « Les officiers Marienne, Deschamps, Tisné, Skinner, les capitaines anglais André Hunter-Hué et Fay, le sous-lieutenant polonais Jasnienski sont groupés en conversation. Marienne ouvre une grande carte de la région qu’il pose à même le sol, elle est plastifiée, ce qui est heureux car la pluie tombe de plus en plus. Pour l’examiner, chacun prend position accroupi ou à genoux. Marienne me demande s’il serait possible d’organiser le ravitaillement en nourriture pour autant d’hommes, pendant quelques jours… Je m’interroge: comment va réagir la population qui peut, seule, nous soutenir… Je reste hésitant, sans réponse. Marienne conclut : «De toute façon, il faut que nous partions d’ici ! « Puis il me demande de le guider dans la nuit jusqu’au secteur du château de Kerfily. J’arrive à le convaincre que, compte-tenu des chargements des hommes en matériel, de l’état des chemins, du temps si mauvais, un tel parcours est impossible en une nuit. Je propose pour première étape la lisière des bois de pins attenant à la forêt de Lanvaux, un coin situé au sud du pont de Lézourdan. Marienne me demande d’aller prévenir le châtelain, François de Lignière, de notre départ immédiat. Celui-ci, qui avait à plusieurs reprises demandé que l’on quitte ses bois, se montra soulagé… »

    C’est dans une obscurité presque totale sous une pluie torrentielle, que la compagnie dirigée par Marienne, accroché à ma veste, s’engagea dans les bois de pins. A Talcoëtmeur d’en haut, Eugène Tastard et son épouse Thérèse étaient aussi sous la pluie, occupés à sortir du pain de leur four de campagne situé à une vingtaine de mètres de leur ferme. Au passage, chacun sentit l’odeur du pain chaud… «L’orage se mit à gronder et la pluie redoubla, l’eau monta vite à mi-jambe et avec la pente, dévala en emportant toutes sortes de détritus. Arrivés à la rivière, Marienne ordonna une halte. Nous nous rendions compte que nous avions perdu la moitié des hommes. Je proposais alors de retourner chercher les égarés mais Marienne ne voulut absolument pas. Tout le long du parcours, il m’avait tenu par la veste !… »

    Finalement, le groupe se divisa en se fixant rendez-vous près du pont de la Claie dans la nuit du 4 au 5 juillet. Marienne suivit Joseph Jégo jusque chez lui, à la ferme de Pelhué avec deux compagnons, le capitaine André et l’adjudant Chilou. Marienne était éveillé depuis quarante-cinq heures et venait de se battre quinze heures durant… Le grenier fit encore l’affaire… « Pour moi, affirma Joseph Jégo, je ne vis pas plus de danger à coucher dans mon lit. Mais dés le lendemain, mon inquiétude m’obligea à surveiller autour de la ferme. Très tôt, toute ma famille était debout pour préparer le petit déjeuner. En effet, il y avait encore beaucoup de monde chez nous. Marienne, Chilou et André demandèrent d’utiliser le fil à linge pour faire sécher leurs uniformes…

    A 8 heures, ils étaient encore au grenier lorsque Morizur, en uniforme anglais, et le lieutenant S.A.S. Martin pénétrèrent dans la cour. Ils venaient aux nouvelles et prendre le petit déjeuner. A ce moment même, deux Allemands (ou plus exactement des Russes, qui s’étaient engagés auprès d’eux par anticommunisme ), passèrent à cheval à proximité de la ferme. Heureusement, ils ont semblé ne rien voir… Pourtant, les hommes en tenue militaire dans la cour ainsi que les uniformes sur les fils à linge étaient à portée de vue. Un coup d’oeil par une fenêtre en direction des bois nous renseigna qu’une troupe d’hommes venait de s’établir à 300 mètres de notre ferme. Rapidement, Marienne, Chilou et André saisirent leurs uniformes et se réfugièrent dans un chemin creux à 90 mètres au sud de la maison. Marienne, l’uniforme sur le bras, s’habilla dans le chemin. Nous avions établi notre P.C dans un cabanon. Il n’était plus qu’à 300 mètres des Allemands et des Russes. Au Pelhué, il y avait bien des choses compromettantes pour ma famille et une perquisition ennemie était à redouter. Marienne avait souhaité connaître l’importance de cette troupe ennemie. Mon père avait aussitôt demandé à mon frère Lucien, qui n’avait que 14 ans d’aller voir. Il prit alors une hache et alla chercher un petit sapin qu’il coupa au milieu d’eux tout en les comptant : Trente-cinq chevaux étaient attachés aux sapins. Les soldats l’interrogèrent : «Ici, pas terroriste ?» D’un air innocent, il se contenta de dire que non. Puis, il revint à la ferme, le sapin sur l’épaule, et nous transmit ce qu’il avait appris. Le groupe que nous formions alors – une quinzaine d’hommes- décida de rejoindre la Claie et de passer le pont de Lézourdan, pour atteindre la forêt… »

    Au pont, un agent de Sérent, Alexis Babin rejoignit le groupe. « Il s’était renseigné au Pelhué. La cavalerie russe était partie en direction de Callac bien avant midi. Il était venu apporter des renseignements à Marienne au sujet de dépôts d’armes et munitions. Puis, Mme Morizur arriva accompagnée d’un agent de liaison, Annick Perrotin. Elles étaient venues du bourg avec bien des difficultés en empruntant d’étroits sentiers, traversant landes et champs pour arriver au P.C. qui avait déjà été évacué… Mme Morizur était très inquiète. Son mari lui recommandait de quitter son domicile. Quant à Annick, elle se vit confiée quelques missions avant de repartir pour le bourg.

    Un peu plus tard, Marienne ordonna à Chilou, à Guimard et à moi-même, de tenter de prendre contact avec des groupes de S.A.S. qui, la nuit précédente, devaient s’être «planqués» dans le secteur. C’est ainsi que nous avons retrouvé le lieutenant Tisné qui, avec son équipe, cinq hommes en tout, s’était réfugié dans un lieu particulièrement discret, la Roche du Pélican, site masqué par une étendue de broussailles. Puis, un autre groupe, dans une maison abandonnée dans les bois. Les fermiers voisins avaient pris le risque de les ravitailler…
    De retour en haute forêt où nous devions normalement retrouver nos chefs, ceux-ci avaient disparu!… Nous comprenions qu’ils s’étaient volontairement séparés de nous. Il faisait nuit et Guimard nous guida pour revenir au chemin de Lézourdan. A destination, il décida encore de passer la nuit chez lui. J’invitai Chilou à venir avec moi au Pelhué et après un bon dîner, nous passâmes la nuit au grenier avec nos armes… »

    Le lendemain, jeudi 22 juin, à midi trente, toute la famille Jégo ainsi que Chilou déjeunait lorsque quelqu’un frappa. Tout le monde se tut. Mathurin Jégo dit d’entrer. Une grande jeune femme blonde se présenta. Personne ne la reconnut. Anne Créquer se disait agent de liaison. Elle demandait Joseph Jégo, elle devait se rendre auprès de Marienne. Elle savait qu’il était, ainsi qu’André et Morizur, à la ferme de Kergoff près de la Claie, en direction de Cadoudal chez un certain Le Page.

    Joseph Jégo finit, après une longue marche, par retrouver le lieutenant Marienne. « Une petite bâtisse en pierre à la couverture de paille, un peu isolée des autres bâtiments était devenue sa nouvelle cache. Le fermier Le Calonnec est de guet. Immédiatement, sans guère nous parler, il nous conduit à la porte de la maisonnette qui se referme vite derrière nous. C’est une bergerie vide. Dans une sorte de grenier perdu : une construction en rondins recouverts d’une épaisse couche de paille et de foin. C’est là qu’étaient les officiers. Aprés s’être assurés de qui nous étions, Morizur découvre le trou d’accès et place une échelle. Anne Créquer monte la première, échange ses ordres de missions en quelques minutes, puis redescend et repart. A mon tour, je me place sur le cinquième barreau de l’échelle pour échanger des renseignements à voix basse… »

    Marienne lui demanda de contacter aussitôt le commandant Bourgoin. Celui-ci campait dans les environs du Creux en Saint-Aubin. Marienne le chargea de réclamer pour lui, au plus vite, une équipe radio. Cette tentative fut vaine.

    « Au Rémungol d’en haut, plusieurs personnes nous dirent de nous éloigner vite car les Allemands fouillaient partout et venaient de passer… Nous sommes restés camouflés dans le fossé à même le talus d’un coin de champ, le colt au poing. Après une demi-heure d’attente, une fusillade eut lieu de côté de Talcoëtmeur. « Ils sont sur nos petits gars, c’est certain » affirma Chilou. Pas très rassurés, nous sommes restés au moins deux heures sans bouger… Le soir même, nous décidions de nous rendre à Talcoëtmeur d’en bas. Au gîte des S.A.S,. il n’y avait plus personne, quelques pièces d’armes cassées éparpillées sous un pommier dont le tronc portait une large blessure ; des franges de pansements et de tissus militaires maculés de sang. A la maison Moisan, tout le monde restait sous le choc. Mme Moisan nous dit qu’un de ceux du groupe attaqué devait se tenir dans les environs. Nous sommes partis à sa recherche. Nous suivions les sentiers les uns après les autres. Chilou sifflait légèrement de temps en temps, et dans cette nuit opaque, cela me donnait des frissons. Enfin, un rescapé, le S.A.S André Gas, répondit à notre appel. Nerveux et tremblant, il nous dit que Guégan, son Caporal, avait été blessé et capturé et que ses compagnons avaient fui dans la mauvaise direction. »

    Joseph Jégo finit en définitive par apprendre que Marienne était à Quénélec et avait besoin de lui. Il le retrouva vers minuit…
    Marienne, mécontent de constater qu’il n’aurait pas d’équipe radio, renvoya Joseph Jégo au Creux pour retrouver le commandant Bourgoin mais, cette fois-ci, accompagné du capitaine anglais « André ». A La Foliette, petit village à deux kilomètres du Creux, Joseph Jégo rejoignit enfin le commandant Bourgoin… Pour ce dernier, les décisions à prendre n’étaient pas simples : il lui fallait maintenir les liaisons, continuer l’action tout en veillant à la sécurité de ses hommes et des populations locales.

    Le 25 juin, l’observatoire allemand de la Grée fut bombardé, mais l’édifice fut malheureusement épargné.
    Le capitaine Guimard avait établi une permanence à la ferme de Jean Perrotin à Bréhélin. Joseph Jégo resta auprès du capitaine, intégré à son « équipe de garde du corps »…

    « Pendant mon temps libre, je parlais avec Perrotin, homme très aimable, ancien prisonnier de la guerre 1914-1918. J’ai vite compris qu’il est bien conscient d’avoir pris de gros risques en acceptant d’ héberger tout ce monde. La fille, Bernadette, était d’un dévouement admirable, le fils Gabriel surveillait en permanence les approches du village. »

    Au cours de cette période, Joseph Jégo fit vraiment beaucoup de marche et de vélo pour accomplir ses missions.
    « Avec le capitaine Marienne, je me souviens être allé rejoindre le commandant Bourgoin, alors que des patrouilles ennemies étaient nombreuses à parcourir la région. Marienne prit ses deux musettes, l’une était lourdement chargée de munitions, puis sa mitraillette et une carabine. Pour ce voyage de nuit, nous ne devions emprunter que des petits sentiers à travers la campagne. Aussi, lorsqu’il était indispensable de traverser une route, il nous fallait faire halte et observer avec soin les environs. Il ne fallait pas se laisser surprendre par l’ennemi ou par leurs complices français… Ne connaissant pas bien la région après le village de Kermorin, au nord de Plumelec, je me décidai à prendre le risque de demander notre chemin à Joseph Nicolic, une de mes connaissances. Joseph accepta de nous guider en nous invitant à redoubler de prudence. A l’approche de Kervigo, ne sachant plus comment poursuivre, il dut faire appel à un homme du village, Henri Perrotin. Pendant qu’il était parti le réveiller, je me revois attendre avec Marienne, postés et vigilants au pied d’un gros chêne. Notre guide se faisant longuement attendre, la peur commença à s’emparer de moi… L’ennemi pouvait patrouiller de nuit. Finalement, ce fut Casimir Dréano, un ancien combattant de 1914-1918, qui nous conduisit jusqu’à «La Croix des Epinettes». «Vous avez la route à cinquante mètres, nous dit-il, mais autant que je vous laisse, je ne connais rien après». Alors, j’ai bien dû me diriger à la visée car il était impossible de retrouver les sentiers empruntés de jour. Nous avons encore traversé des champs, des landes, des prairies et d’autres chemins creux, nous arrêtant plusieurs fois au moindre bruit… »

    Après la bataille de Saint- Marcel, les Allemands n’avaient trouvé à la Nouette qu’un lieu déserté. Ils brûlèrent tout et se vengèrent sur les blessés et les retardataires. Dans les jours qui suivirent, leur hargne à retrouver les terroristes ne fit que croître.
    « Quelques temps après cette équipée nocturne, j’appris qu’il devait se passer des choses graves à Plumelec. Inquiet, je décidai d’aller au Pelhué pour en parler à ma famille.. A Bréhé, chez mon oncle Joseph Jégo, à ma surprise, je retrouvai mes deux frères Lucien et Léon. Ils craignaient qu’une femme qui s’était présentait comme agent de liaison, au Pelhué ne soit qu’une complice des Allemands. Nous n’avons pas voulu prendre de risque. Toute la famille devait quitter le Pelhué. Je devais vite y aller. A la maison, Bernadette, ma soeur de 18 ans, finissait de préparer sa valise. Elle avait décidé d’aller chez sa marraine, fermiére à la Grée-Janvier, à Billio. Mon père était terriblement angoissé. Je lui ai recommandé de partir immédiatement, de ne plus s’occuper de la ferme. A Bréhé, beaucoup trop de monde était déjà hébergé, il devait aller du côté de Rémungol où le bon accueil de voisins et amis lui était assuré … »

    Revenu à la Foliette, afin d’accompagner le retour de Marienne à Quénelec, le commandant Bourgoin venait de prendre connaissance d’ arrestations qui avaient eu lieu à Plumelec. Il confia à M. Jégo cette phrase qui lui est restée gravée en mémoire : «Encore un peu de patience et nous allons saigner le boche…».

    Sur le chemin du retour, Joseph Jégo sert encore de guide mais les fermes amies auprès desquelles le petit groupe passe, sont souvent vides… L’ennemi est venu, des parachutistes ont été découverts et les fermiers arrêtés avec eux….
    Fin juin, à Quénélec, il y a de plus en plus de monde. Joseph Jégo est pris d’une inquiétude persistante et ne tient pas en place : « Je décide de faire encore un tour dans ma contrée. A l’annonce de mon départ, Marienne et Morizur tentent tout pour me retenir, mais mon intention est de rejoindre le commandant Guimard. Alors Marienne me donne deux billets de mille francs à remettre à l’adjudant Chilou. Je me rends à Lézourdan en évitant Le Pelhué, où personne ne m’attendait plus désormais. A Rémungol d’en Bas, Mme Mounier et sa fille Marie m’informent que l’un de mes frères et Chilou, ainsi que plusieurs autres, se sont retirés dans les bois à 200 mètres à l’est de leurs fermes. Je m’y rends et remets l’argent à l’adjudant, ce qui lui permettra d’acheter un veau ou cochon.

    Repartant à travers bois et champs, à Bréhélin je retrouve Guimard ; nous échangeons quelques renseignements puis il part aussitôt à bicyclette en mission du côté de Guéhenno et ne sait quand il reviendra. A la maison Perrotin, on m’offre à manger ; Gabriel veut faire un tour au bourg de Saint-Aubin. En cours de route, il rencontre une personne qui le prévient que les Allemands sont là. Ils ont cerné le bourg et rassemblent tous les hommes sur la place de l’église. Il revient aussitôt à la maison et se met à surveiller en direction de Saint-Aubin… Je termine ma toilette lorsque Gabriel entre dans la maison, tout effrayé. «Les Allemands arrivent au moulin à vent à 200 mètres !» s’exclame t-il… Sans hésitation, je cours pour prévenir à la Foliette où je rencontre le capitaine S.A.S. Leblond, habillé alors en civil, qui me dit que Bourgoin et Morice ont quitté le village… Vers où faut-il fuir à notre tour ? Je décide de marcher le premier et de nous enfoncer dans un champ de seigle. Au bout de quelques minutes, des coups de feu sont tirés à proximité, quelques balles sifflent au-dessus de nos têtes. Il nous semble alors plus prudent d’attendre la nuit pour repartir. Une pluie fine commence à tomber. Après quelques temps, le capitaine décide de retourner à la Foliette. Moi, au contraire, je choisis de m’éloigner pour avoir plus de renseignements. Perdu dans un lieu que je connais pas, je marche au hasard et j’arrive à un village inconnu. Là, une femme empressée à son travail, me fait comprendre de ne pas aller plus loin : « Par là, c’est la route et les boches passent à tout moment, même la nuit ! » Le chemin cahoteux et boueux que j’emprunte alors me paraît bien long par cette obscurité presque totale ».

    A la Foliette, le village est complètement déserté par les maquisards. «A la fenêtre d’une maison sans lumière, quelqu’un me dit qu’ils doivent être partis du côté du Creux. Je décide d’y aller et j’emprunte alors un interminable champ emblavé de seigle que la pluie alourdit… »
    Au Creux, sept ou huit hommes affalés sur un tas de paille, se reposent. Henri Tanguy est l’un d’eux. Il a été capturé à Saint-Aubin, mais grâce à une manoeuvre habile, il a échappé aux Allemands et ses menottes ont pu être coupées…
    « Dès que le jour commence à paraître, continua M. Jégo, l’un d’entre nous dit avoir la preuve que les Allemands détiennent la liste des F.F.I de Saint-Aubin, qu’ils vont revenir et qu’il faut décamper au plus vite… Alors, je pars à destination de Rémungol d’en Bas pour me renseigner sur ce qui s’est vraiment passé à Saint-Aubin. Mais je pris la précaution de contourner Saint-Aubin en passant par le village de Landrin. J’interroge les gens. Personne ne sait rien, n’a rien vu, rien entendu… Prudemment, je continue pour atteindre la ferme-manoir de La Saudraie. Mais, cette fois-ci, la fermière, Mme Morice, me dit que Rémungol d’en Bas est en feu et me déconseille d’aller plus loin. Je suis à jeun depuis la veille. Cette brave femme m’invite, malgré tout, à passer à table. Le fils de la maison, Jean, sort dans la cour, puis revient le visage décomposé. A sa mère, interloquée par son comportement, il dit à voix basse : «Ils arrivent !» . Nous fuyons aussitôt en courant aussi vite que nous le pouvons. Les murailles d’enceinte de la cour nous protègent des coups de feu avant que nous reprenions notre course folle à travers champs. Jean me quitte pour avertir du danger à Landrin.

    Quant à moi, je m’arrête pour souffler. Au moment où je me décide à repartir, des véhicules allemands passent sur la route. Profitant de fougères, je me mets à plat ventre. Malgré une pluie fine et ma position inconfortable, je reste ainsi jusqu’à la nuit. La nuit venue, je me porte à la Ville-au-Gal dans l’intention de rencontrer le sergent du secteur (F.F.I.), Henri Tastard, habitant au village même. A l’entrée du hameau, je rencontre sa mère. Elle est très inquiète et me dit : «Mon p’tit gars, ne reste pas au village, mais ne va pas plus loin, tu risques de te faire prendre… »

    Par une nuit noire, je repars dans un chemin creux. A peine ai-je fait 50 mètres que je tombe nez à nez avec Henri qui monte au village à pas de loup, mitraillette en mains. Nous sommes réciproquement soulagés de nous rencontrer. Henri m’invite à passer la nuit en sa compagnie. Dans le flanc du coteau à 200 mètres du nord du village, il s’était creusé un trou. Là, terrés comme des renards et armés de mitraillettes, de fusils-mitrailleurs, nous sommes bien décidés à nous défendre farouchement plutôt que de nous laisser prendre. »
    La peur… La peur, non de mourir, mais la peur de souffrir et la crainte de parler lors de tortures… Joseph Jégo vécut avec longtemps, au cours de cette bien singulière époque de sa vie …

    Le 30 juin, Joseph Jégo apprend qu’à Rémungol l’adjudant Chilou a été tué, Henri Mounier et Robert Pichot sont capturés. Cachés dans la nature, Joseph et Henri sont rejoints par plusieurs compagnons F.F.I.: François Carré, Jean Rougy et Lucien Carré. « Toute la journée, nous sommes aux aguets ; les Allemands circulent à tout moment sur les routes qui sont toutes proches de nous. A chaque alerte, nous devons nous embusquer afin de déclencher un feu sur les assaillants avant de nous enfuir. En fin de journée, Henri a pu faire un tour au village. Il me dit tristement que mon père a été arrêté. Accablé, je reste une deuxième nuit dans le trou du coteau.
    Au matin du samedi ler juillet, je décide de rejoindre Marienne pour l’informer de ce qui s’est passé à Plumelec et lui demander s’ il y a toujours une liaison établie avec l’état-major…

    Au campement du Quénelec : plus personne… Alexandre, le fermier, me dit : «Ils ne sont plus ici depuis hier, mais il reste un parachutiste dans le coin du champ, derrière un tas de fagots…». C’est de là, en effet, que je vis un soldat s’arracher doucement, le canon de la carabine en avant. C’était le lieutenant Jaslienski qui me reconnut. Marienne doit être au village du Collédo, me confia t-il, à un kilomètre de là… Parvenu à ce village, je ne le trouvai pas. C’est en définitive à Lilléran, sur la commune de Guéhenno, à la ferme d’Emile Boulvais, le beau-frère du commandant Guimard que je rencontrai à nouveau enfin Marienne

    A Lilléran, le camp était installé dans un champ près de la maison du fermier. J’y fus surpris par l’importance du rassemblement ainsi que l’ installation de tout un matériel de cuisine. Je sus rapidement que le commandant Guimard avait demandé à son beau-frère d’ installer le camp ici, chez lui! .L’inaction et la crainte d’être capturés devenant de plus en plus insupportables, beaucoup venaient recevoir des ordres…».
    Il fallut encore à M. Jégo beaucoup de marches, de pérégrinations avant de pouvoir finalement retrouver le commandant Guimard au village de Le Lehé, sur la commune de Saint Servant. C’est au cours de ces jours-là qu’il apprit que deux agents de liaison, Anna et Geneviève Pondard, étaient venues prévenir qu’un camion, rempli d’armes, viendrait de nuit de Callac à Lilléran. Des responsables furent désignés pour surveiller les bourgs avoisinants et certains carrefours où l’ennemi pourrait tendre une embuscade… Mais, le camion ne vint pas… Les jours qui suivirent en cette première semaine du mois de juillet 1944 furent rudes pour Joseph Jégo et ses camarades. Les Allemands intensifièrent leur quadrillage de la région. Au camp, le chien de la ferme, énervé par les allers et venues est finalement étranglé, pour ne pas éveiller les soupçons de l’ennemi. Les hommes restent sur le qui-vive et beaucoup d’entre eux dorment mal ou pas du tout. Bien des S.A.S sont encore isolés dans la nature, restés sans liaison depuis le 20 juin. Joseph Jégo et son ami G.Guimard restent en vain « en planque » près du pont de Lézourdan, point de rendez-vous donné à plusieurs S.A.S avant leur dispersion. Dormir en pleine nature, sur un tas de foin providentiel ou au flanc d’un coteau, semble une solution plus prudente pour Jean Jégo. Mais, les patrouilles ennemies se multiplient…

    « Croyant le 5 juillet être en définitive, plus en sécurité au P.C de Marienne, je me suis résolu à rejoindre Lilléran. Quelle ne fut pas ma surprise de constater que le camp n’existait plus !… Le chemin boueux qui menait à la ferme n’avait plus les traces habituelles. Une grande inquiétude s’empara de moi. Tout était silencieux. A la porte de la ferme, personne ne me répondit. La maison, elle-aussi semblait désertée. J’insistai et frappai durement à la fenêtre. De son lit, le fermier, Boulvais, me pria de déguerpir au plus vite mais, après m’avoir reconnu, il me dit d’aller au Moulin de Châteauneuf. A l’aube, je parvins à ce moulin à eau. Ses pales tournaient. M. Le Pallec, le meunier, semblait très affairé. Il me dit de repartir au plus vite, les Allemands pouvant arriver d’une minute à l’autre. Il me précisa cependant qu’un groupe de paras s’était réfugié à un kilomètres de là dans un grand champ envahi par les genêts… »

    Le P.C s’était reformé à Le Quénelec. Renseigné, Joseph Jégo y parvint et put constater un renforcement des hommes de garde. Que s’était-il passé ? Marienne, souriant, est assez fier de raconter la manoeuvre réussie qu’il a menée contre l’ennemi :
    «Le camion chargé de matériel a fini par arriver. Mais, il s’est trouvé face aux Allemands au bourg de Guéhenno et nos hommes ont tiré les premiers. Le camion a continué sa route sans être endommagé. A Lilléran, le guide a pris place à côté du chauffeur pour indiquer les changements de direction. Arrivé au bois du Collédo pour y dissimuler le chargement, il a fallu tirer le camion avec des chevaux. Les Allemands ont organisé poursuites et recherches, mais pendant qu’ils s’organisaient, le camp avait été déplacé de Lilléran à Quénelec. On a fait circuler du bétail pour camoufler les traces de toutes natures. Au matin, le fermier Boulvais s’est mis à charroyer du fumier. Les Allemands, déployés toute la journée dans le secteur, n’ont pas pu apercevoir de traces suspectes ».

    Les S.A.S., au nombre d’une quinzaine, campent à nouveau dans le champ situé en contrebas de la ferme, les radios se dissimulent avec tout leur matériel sous un abri de branchage. Ils émettent à répétition et se plaignent de leurs correspondants de Londres qui renvoient plusieurs fois le message pas compris. Jean Jégo put entendre un opérateur dire : « A force de nous faire répéter, ils vont bien finir par nous faire avoir ».
    Marienne venait d’être nommé capitaine à Londres et Guimard commandant. Le nouveau capitaine qui a recu de Bourgoin des directives pour la préparation d’un plan d’action sur une grande partie du département, travaille sur une grande carte, dans le coin du champ, accompagné de sa secrétaire, Anne Créquer, qui porte les données sur un simple cahier d’écolier. Anne en fait ensuite une copie, également manuscrite, pour la remettre au commandant. Marienne conserve celui de couleur jaune-orange et assure qu’il prévoit tout pour qu’en aucun cas il ne tombe entre les mains de l’ennemi.

    Le cahier de couleur bleu-vert est confié à Marie Thérèse Goyat, une des messagères du maquis, qui n’est pas très rassurée de faire la route avec un tel document, bien qu’elle ait déjà transporté de tels documents et qu’elle en transportera d’autres par la suite.
    Le destinataire se trouvait alors au village du Guernion en la commune de Saint-Servant-sur Oust…
    Au Quénelec, les agents de mission qui arrivent et repartent en toutes directions sont de plus en plus nombreux. En plus des liaisons à établir entre les différents groupes, il faut trouver de quoi alimenter la cuisine du camp… Les menus ne changent guère : au déjeuner, généralement porc et pommes-de-terre, pour le dîner, soupe au lait. Les cochons sont achetés sur pied dans les fermes, mais encore faut-il en trouver ! Le lait est également acheté dans les fermes des environs car la production de la ferme du Quénelec est totalement utilisée pour fabriquer du beurre. Louis Mahieux, le boucher de Guéhenno, abat les cochons et fournit parfois des viandes de son commerce.
    Au camp, la peur d’être dénoncé est présente dans les esprits de chacun. Joseph Jégo se souvient avoir ouvertement fait part de cette crainte à son chef Morizur : « Comment reconnaître l’ennemi s’il se déguise en F.F.L ?… lui ai-je demandé ». Non sans humour, il me répondit : « Le jour, je vois clair. C’est par contre la nuit que mes craintes sont les plus grandes car je n’entends pas très bien… Mais, tu sais, le boche se reconnaît à l’odeur! Il sent mauvais ! Alors… »

    Certains F.F.I, comme Henri Denoual, envisagent leur engagement dans les parachutistes. Cette éventualité traversa l’esprit de Joseph Jégo, mais les événements en décidèrent autrement.
    Le 9 juillet, un dimanche, les Allemands avaient cerné le bourg de Saint-Jean-Brévelay. Sur la place du village, tous les hommes de 18 à 60 ans avaient été rassemblés. Au camp, dès cette nouvelle connue, tout le monde se tint prêt. Marienne estime J. Jégo. Il lui enjoint de se poster avec ses hommes dans un coin du champ et s’il fallait partir, ce serait lui, Jégo, qui lui servirait de guide pour le mener à une nouvelle cache…
    « Mon camarade Denoual me dit qu’à l’instigation de Morizur, Marienne avait accepté l’idée d’aller s’attaquer aux Allemands à Saint-Jean-Brévelay, au cours de la nuit. Des prisonniers étaient enfermés à l’école Notre-Dame. On avait songé à les libérer et à évacuer discrètement les habitants les plus proches de l’école… Mais un habitant avait réagi vigoureusement en disant que les Allemands, furieux, mettraient le bourg à feu et à sang. En fait, dès l’après-midi, les prisonniers furent conduits par les Allemands à Locminé… »

    Le soir, la décision est prise de déplacer à nouveau le camp à Kérihuel en Plumelec. «A notre arrivée, avait annoncé Morizur, nous allons peut-être provoquer une réaction de désagréable surprise de la part des habitants du village, mais, il faut bien que nous nous réfugions quelque part !… « Joseph Jégo, pour sa part, décida de rejoindre l’état-major dans la région de Quily-Saint-Servant. « Au moment de nous séparer, Marienne m’exprima son regret de me voir partir, mais Morizur, au contraire, me fit signe de me hâter car d’autres camarades m’accompagnant étaient déjà en chemin… »

    Au village de Castillé en Lizio, ayant quitté le reste du groupe, Joseph Jégo fit halte à la maison Denoual. Reçu par Augustine Denoual, Joseph Jégo constata son inquiétude : son mari n’était pas rentré et toute sa famille était en danger…
    Parvenu au Lehé à Saint-Servant, Joseph Jégo alla chez les Boulvais. « La femme, que je connaissais pourtant, ne voulait plus me connaître… Elle ne savait rien, ne dirait rien. Sur mon insistance et après quelques explications, elle finit par me dire que les Allemands avaient visité le village et que maquisards et paras avaient du s’enfuir du côté du château de Castel en Quily. Reprenant ma route par Lizio, à la sortie du bourg, il y avait un barrage. Deux troncs d’arbres étaient disposés au travers de la chaussée, de manière à faire une chicane. Une sentinelle se tenait entre les deux. M’efforçant de faire bonne figure, avec un léger sourire, je ne me suis même pas arrêté et enfilais la chicane sans descendre de bicyclette…

    A Le Castel, Joseph Jégo put obtenir de certaines de ses connaissances quelques renseignements qui le menèrent au café du Pont de l’Herbinaie… « En arrivant au Pont, j’aperçus Guimard qui longeait le canal avec une fille brune. Faisant semblant de ne pas l’avoir vu, je me dirigea directement vers le café. Je rangea ma bicyclette en l’appuyant au mur, tout près d’un homme occupé à réparer la chambre à air de la sienne. J’entrais et demandais une consommation. A la jeune fille qui vint me servir, je demanda de prévenir Guimard qui, lui, était entré directement dans la cuisine. La fille me fixa du regard, puis quitta la salle sans rien dire. J’aperçus alors Guimard. Il leva les bras et me fit signe de le suivre aussitôt à la cuisine.

    D’emblée, je lui fournis tous les renseignements susceptibles de l’intéresser, en lui faisant part que le P.C de Marienne était réinstallé à Kérihuel en Plumelec. Guimard me confia alors que l’homme, réparant sa bicyclette, était l’ officier para Gray, déguisé en civil. La jeune fille brune devait l’accompagner le lendemain matin pour une mission avec Marienne. Elle ne connaissait qu’une partie du chemin et Guimard pensait qu’elle aurait peut-être des difficultés pour atteindre Kérihuel. Il me demanda d’accomplir la mission à sa place. Après un peu d’hésitation, je m’engageais encore à retourner sur Plumelec le lendemain matin. Le dîner servi au café fut simple, mais copieux. N’ayant rien pris depuis le petit déjeuner, je pus apprécier beaucoup. Après quoi, nous avons pu avoir un lit dans une maison voisine. Réveillés vers 5 heures, nous estimions, l’un et l’autre, avoir bien dormi, comme si nous étions en sécurité… Et pourtant ? La famille Lanoëc, avait l’habitude de prendre de tels risques, leur café étant depuis longtemps un lieu de rencontre entre résistants…

    Au cours de cette époque, surmonter sa peur a été un défi véritable pour Joseph Jégo qui s’est toujours efforcé d’être particulièrement prudent. En ce mardi 11 juillet 1944, Gray et lui envisageaient donc l’itinéraire le plus sûr pour rejoindre le nouveau P.C de Marienne. « Mon compagnon se sentait rassuré avec ses fausses pièces d’identité assez bien imitées. A bicyclette, nous sommes donc partis pour Kérihuel en Plumelec. Au bourg de Quily, personne dans les rues… J’étais partisan de prendre la route de Lizio et de Saint-Aubin alors que Gray préférait passer par Le Roc-Saint-André et Sérent. A mon grand étonnement, il sortit d’une poche une sorte de carte d’état-major de la région. Posséder alors un pareil document était vraiment imprudent. Mais, Gray était plus âgé que moi et, de plus, un officier. Je préférai ne pas lui faire part de ma stupeur. Les deux itinéraires envisagés ayant à peu près la même distance, je souhaitai passer par Lizio : la veille, les Allemands ne m’y avaient même pas fait descendre de bicyclette alors qu’ils surveillaient tout particulièrement le bourg de Serent. Gray, bien décidé à revenir par la nationale, trancha: l’itinéraire paraissant le moins dangereux fut retenu. Nous passerions par Lizio. Décision qui se révélera, ô combien, lourde de conséquences… »

    Arrivés à l’approche du village de Carouge en Lizio, une patrouille d’une dizaine d’hommes, retranchés dans un fossé hors de portée de vue, surgit sur la route à moins d’une soixantaine de mètres de Gray et de Joseph Jégo. Plusieurs fusils furent braqués. L’ennemi établissait un barrage… « Nous roulions côte à côte, mais étions déjà trop près d’eux pour pouvoir nous enfuir. Il fallait faire face… Je pris de l’avance sur mon compagnon pour arriver avec cinq à huit mètres d’avance. Je m’efforçais de faire bonne figure, de prendre un air rassuré. De toute la patrouille, un seul homme parlait correctement français, sans même un accent particulier. C’était un petit soldat bien en chair et très nerveux. Sur sa demande, je lui présentais ma carte d’identité qui était véritable. Il saisit mon portefeuille et contrôla son contenu. J’avais beaucoup d’argent (6 000 F). Je lui répondis que c’était là toutes mes économies. Il me répliqua sèchement qu’étant né en 1922, j’étais donc immanquablement un réfractaire au S. T. 0. Je lui avoua franchement que oui. Il manifesta sa désapprobation en hochant la tête mais me remit mon portefeuille et mes papiers. Alors que je montra ma volonté de poursuivre mon chemin, je fus retenu par mon guidon. Gray, derrière moi, était à son tour contrôlé. Il ne fallut alors pas plus de dix secondes pour que les Allemands s’aperçoivent qu’ils venaient de faire une prise importante. Ils se mirent d’un seul coup à hurler et à parler tous ensemble. Ma bicyclette me fut aussitôt retirée des mains. L’officier braqua le canon de sa mitraillette sur ma poitrine. Cet homme blond foncé, à la face rougeaude, de très grande taille m’impressionna.

    Je fus abreuver de questions : « D’où venez-vous ? Où le conduisiez vous ? De quoi avez-vous parlé ? Depuis combien de temps rouliez-vous ensembles ?» Je me contenta de dire que je venais de rencontrer cet homme… Pendant que Gray était déjà victime de brutalités, on m’ordonna de me mettre tout nu. On me fouilla minutieusement: en plus de mon paquet de cigarettes, ils ne trouvèrent seulement qu’une boîte de pâté de porc que m’avait donné le sergent-chef Tastard. L’un d’eux me dit : «Anglais ! Anglais !» A l’interprète, je répliquais que c’était mes parents qui m’avaient donné cette boite et que c’était un produit français car il y avait des indications en français dessus… Je fus ensuite questionné sur les raisons de mon voyage. Je développais un alibi: «En promenade à bicyclette avec un copain qui allait voir son amie, j’avais eu une crevaison. Comme nous n’avions pas ce qu’il fallait pour réparer; j’avais été obligé d’aller chez des gens pour réparer. Mon copain m’avait expliqué la route à suivre et était reparti sans moi. Reprenant la route, je devais m’être probablement trompé de direction et, par conséquent, je m’en retournai à Plumelec… «

    Je fus conduit le dos au mur d’une remise qui se trouvait à quelques mètres. Là, l’interprète me demanda de dire la vérité et me posa fermement la question ferme : «Où le conduisiez-vous, d’où veniez-vous ?» Restant sans réponse, l’officier qui avait toujours sa mitraillette braquée sur moi, prêt à m’abattre, me donna un coup-de-poing dans la figure qui m’emporta la peau du nez, déclenchant un important saignement. Après les questions réitérées de l’interprète : «Où le conduisiez vous, d’où veniez-vous ?… «, l’officier qui menaçait toujours de m’abattre, tenta de m’envoyer un deuxième coup-de-poing que j’esquivais et qui ainsi alla dans le mur. Alors, saisissant sa mitraillette, il me donna un brutal coup dans l’épaule. Je me plaignis : j’étais innocent! On m’enjoignit alors de me rhabiller sur la route. Les soldats m’aidèrent à cause de mon épaule. Pendant ce temps, Gray était encore questionné et brutalisé. Sans me laisser le temps de boucler mes souliers, on me commanda de prendre ma bicyclette et de reprendre la route vers Lizio. Conduit par l’un d’eux qui, avec la bicyclette de Gray (les Allemands n’en ayant pas, une voiture sera envoyée chercher Gray) roulait à côté de moi tenant le guidon d’une main et son pistolet, braqué sur moi, de l’autre. Le long de ce parcours de près de deux kilomètres, je fus tenté de jouer ma chance en me jetant sur lui, mais dès que je ralentissais pour être en meilleure position, il me faisait signe de rouler plus vite… »

    Au bourg, M. Jégo est jeté dans une voiture sans portière. « Je suis du côté gauche, dès que je bouge les mains, un soldat me les remet sur les genoux. Je devine que je suis conduit à Josselin, où bientôt la voiture passe le pont de Sainte-Croix, traverse la ville pour s’arrêter aux dernières maisons, route de Mohon. Là, accroché par la veste, je suis conduit dans un bureau. C’est une école, aménagée pour une utilisation bien différente. L’interprète qui était à notre arrestation, entre. Il est horriblement furieux. Le regard fixé sur moi, il me dit : «En civil ; en civil ! un comble pour nous ! « Je me comporte alors comme quelqu’un qui ne comprend pas très bien. A ce moment, deux soldats entrent avec Gray, tandis qu’on me fait sortir dans la cour à l’extrémité de laquelle il y a un préau où l’on m’ordonne de casser du bois à la hache le dos tourné à la cour. Après quelques minutes, j’entends des plaintes en provenance du bâtiment du fond de la cour et je comprends qu’il s’agit de tortures. Je me prépare à cette éventualité. Au bout d’un certain temps (environ une demi-heure), un soldat vient me chercher et me conduit à l’endroit d’où provenaient les cris. Dans la pièce, une salle d’école, mon compagnon Gray m’est présenté ; il a la figure ensanglantée, tuméfiée et déchirée, la lèvre inférieure coupée et à demi-pendante, les vêtements maculés de sang. Visiblement, il a eu la tête plongée dans un seau d’eau qui se trouve là ; cependant, il se tient encore bien debout. Profitant des quelques secondes pendant lesquelles nous sommes tournés l’un vers l’autre, il a le temps, sans être remarqué, de me faire un signe par un mouvement de la figure et un clignement des yeux, mais quelle en était la signification ?… Après quelques instants, ils font sortir Gray dans la cour. Ni moi, ni personne, ne le reverront…

    A mon tour, je me trouve face aux tortionnaires qui se préparent comme des ouvriers pour une dure corvée. Plusieurs d’entre eux, en tenue débraillée, parlent parfaitement le français. Ils commencent par m’affirmer que mon compagnon avait parlé, que c’était moi qui le conduisait… Alors, qui m’avait envoyé et d’où venions-nous?… Puis, ils ajoutent : «Nous le savons, c’est le commandant, le gros qui est à côté du canal, qui vous a envoyé. Alors où ?» Comme je recommence les mêmes explications arrangées, l’interlocuteur m’arrête et dit : «Vous avez vu votre camarade? Si vous ne voulez pas parler, eh bien, à votre tour, vous y passerez comme lui…».
    Coûte que coûte, Joseph Jégo devait tenir, il s’en était fait le serment… Quand Monsieur Jégo évoqua les moyens employés pour le torturer et le résultat du traitement qu’il dut subir, nous étions sincèrement horrifiés. Pour les Allemands, il fallait à n’importe quel prix obtenir des renseignements précis sur l’opération lancée dans la région de Saint-Marcel et obtenir de leurs prisonniers la localisation des parachutistes S.A.S et des F.F.I.

    « Sans plus attendre, précisa M. Jégo, on m’attacha les poignets avec une cordelette de parachute, et on me fit asseoir sur le plancher. Une barre de fer m’est alors passée entre le creux des genoux et le devant des avant-bras, de manière à être en boule. Dans cette position, deux bourreaux se mirent à me frapper avec des flexibles dont l’extrémité est prolongée par des fils métalliques découverts et recourbés. Je suis frappé sur les parties fessières et lombaires. J’ai par deux fois la tête plongée dans un seau d’eau. Pour cela, deux bourreaux me soulèvent par la barre et laissent la tête descendre au fond du seau. Conservant très bien mon esprit, je tiens bon le plus longtemps possible et ensuite, laisse un relâchement de tout mon corps. A ce signe, on me retire ; puis la séance des coups reprend. Les questions posées sont toujours les mêmes : «Où le conduisiez-vous ? Où sont les terroristes à Plumelec ?». Comme je ne dis rien, je reçois des coups de plus en plus durs. Finalement, je ne fais plus que me plaindre et implorer les esprits célestes ; ce qui provoque la colère de mes bourreaux, mais aussi leur découragement. Au bout de la séance, qui m’a semblé bien longue, mais qui n’a probablement pas duré plus d’une demi-heure, les tortionnaires, qui sont au nombre de quatre à six à se relayer, me laissent sans me retirer la barre d’entrave. Avant de quitter la pièce, l’un d’eux souhaite me donner un coup de pied dans la tête et profère deux ou trois mots de fureur, la chance fut pour moi qu’un autre intervienne aussi vite car le «godillot» était déjà levé. »

    Dans la minute qui suivit le départ de ses bourreaux, Joseph Jégo est surpris car d’autres soldats pénètrent dans la pièce. Ils retirèrent aussitôt son entrave ainsi que l’attache de ses poignets. Tous sont horrifiés. Joseph Jégo, à son grand étonnement, les entendit parler français entre eux. « Après m’avoir allongé sur une sorte de lit de camp, ils se chargèrent de me nettoyer et soigner vaguement mes plaies. L’un d’eux, déjà âgé, au visage maigre et cheveux grisonnants, s’affaira à laver le plancher du sang et des matières fécales qui tapissaient une grande partie du sol. « Ce vieux m’apporta bientôt une boisson et renouvela régulièrement son offre. Le soir, au moment de leur dîner, il vint m’offrir à manger ; il insista même mais je n’accepta que de boire. Au moment de se coucher dans cette salle, qui leur servait de dortoir, plusieurs me demandèrent si ça allait… Je répondais faiblement, disant que je craignais de passer une nuit difficile. Parmi eux, il y avait un Belge, étudiant en médecine, qui me dit : «Je dors très légèrement, si vous avez besoin vous m’appelez». La nuit me fut effectivement pénible. Je souffrais tant psychologiquement que physiquement.

    Au matin, le cuisinier (ce maigre aux cheveux gris) m’apporta un premier ersatz de café et me dit l’avoir sucré, bien qu’il n’avait pas de sucre pour la section. M’apportant un premier morceau de pain, il regretta de ne pas avoir mieux : ce pain complet était cuit selon lui depuis deux ou trois mois. Très vite, je compris que plusieurs désiraient parler avec moi… Pour me mettre en confiance, ils me donnèrent des informations sur un peu tout. Ils me dirent que leur section était entièrement formée de Lorrains, d’Alsaciens et de Belges. Cette unité, affectée depuis une longue période à la garde d’un état-major dans la région parisienne, avait été appelée depuis peu en Bretagne pour faire la chasse aux «terroristes». Moi, semblant tout ignorer, je me mis à les interroger à propos de ces «terroristes». Ils m’expliquèrent que pour eux c’était «terrible», qu’il y en avait partout, qu’ils pouvaient leur tirer dessus à tout moment, surtout la nuit ; qu’ils les recherchaient en vain le jour car ils étaient déguisés en civil. Ils ajoutèrent que l’on m’avait retrouvé avec «l’un» de ces terroristes et que je subissais, vraisemblablement par erreur, le même sort que tous ceux qui avaient été capturés. Savais-je ainsi que mon compagnon avait sur lui une carte d’état-major ? Ils m’apprirent que Gray avait aussi gardé sur lui son maillot d’évasion (maillot que portaient les parachutistes et qui pouvait être défait pour devenir une cordelette de vingt mètres de long, pouvant résister au poids d’un homme). Ils me précisèrent que cet homme avait dit être d’origine française, mais avait émigré en Angleterre et s’était fait naturaliser Anglais. L’un d’eux ajouta même avec ironie : «Et maintenant, il est revenu pour sauver la France!» De ce dialogue, je compris vite qu’ils croyaient encore à la victoire de la «Grande Allemagne nationale-socialiste» et l’espéraient aussi !

    L’un d’eux, un Alsacien, dit qu’il avait combattu dans l’armée française en 1940, mais que remobilisé en 1941 dans l’armée allemande, il resterai toujours combattant pour le national-socialisme. Ils me présentèrent bientôt des balles de mitraillettes, des jaunes et des blanches. Les blanches étaient anglaises et les jaunes allemandes. Les Anglais n’avaient donc même plus de cuivre !… J’écoutais leur exposé d’un air naïf. Pour eux, l’Allemagne était assurée de la victoire, ne serait-ce que par l’emploi de nouveaux engins de guerre terribles : ses VI, V2, V3 et jusqu’au VI0 !… Le front de Normandie ? Ce n’était pas inquiétant, d’ailleurs, l’ennemi piétinait et serait tôt ou tard refoulé à la mer… Par contre ce qui les préoccupait, c’était la montée du terrorisme… »
    Joseph Jégo clama son innocence auprès des soldats, qui de leur côté espéraient obtenir de ce paysan breton, à sa libération, un peu de beurre et quelques autres victuailles afin d’améliorer leur ordinaire… Leur chef de section leur affirma que le prisonnier serait probablement d’abord envoyé à l’hôpital, mais qu’il fallait attendre l’avis de la Gestapo de Saint-Jean-Brévelay qui avait autorité sur Plumelec. Etant toujours sous la surveillance de la Gestapo, Joseph Jégo en déduisit qu’il ne devait pas se faire d’illusion et profiter de la moindre occasion pour s’évader et tenter le tout pour le tout…

    « Au matin du quatrième jour, vendredi 14 juillet, me réveillant d’un profond sommeil, après avoir passé la majeure partie de la nuit sur les nerfs, je fus étonné de me retrouver seul et de ne rien entendre dans la pièce voisine. Deux soldats entrèrent dans le dortoir. Leur équipe était partie à « la chasse aux terroristes » dans la forêt de Lanouée, et eux étaient chargés de me garder. Ils m’offrirent le petit déjeuner. Je leur demandais de m’aider à m’asseoir sur le bord du lit pour être plus à l’aise. Une fenêtre était juste à ma portée. Profitant d’un moment libre entre leur va-et-vient, je pus voir par les carreaux qu’un grand mur entourait un coin de terre, cultivé en potager et que ce mur était écroulé à un endroit. Au milieu de ce potager, il y avait un puits. Un peu plus tard, un pied sur le coin du lit, je suis parvenu à tourner la poignée de crémone, puis à desserrer la fenêtre par le bas avec la lame de mon couteau. Mes gardiens ne me laissaient seul que de courts moments et je n’étais pas habillé. Je demandai alors à aller aux cabinets d’aisance qui se trouvaient dans la cour, les soldats m’aidèrent à m’habiller. Ils m’aidèrent à me déplacer en me soutenant par le bras, un de chaque côté, tandis que je me laissais largement supporter. Revenu au lit, ils me proposèrent de la lecture. Comme je faisais mine de refuser, ils me recommandèrent de me tenir dans un coin, de ne pas me faire voir aux fenêtres à cause des parachutistes qui, eux, étaient logés dans l’autre bâtiment, sortaient dans la cour et allaient à l’eau au puits du potager. Je n’avais à l’esprit qu’une chose : tenter ma chance au plus vite. Mes gardiens ne me laissaient sans surveillance que de courts moments. J’imaginais saisir l’occasion de la lecture. Je surveillais à la fenêtre, un parachutiste repartait du puits avec des seaux d’eau. J’informais mes gardiens que, finalement, un livre m’aiderait peut-être à passer le temps… Ils m’en apportèrent un, puis retournèrent à leurs occupations.
    Il était environ 9 heures, lorsque je posais le bouquin sur le lit. Un pied sur le coin du lit, j’ouvris la fenêtre et je montais sur l’appui. Un homme, qui bêchait dans l’autre potager au-delà du mur de séparation, me regarda. L’idée qu’il ne donne l’alarme me traversait l’esprit, mais tant pis, je me laissais glisser doucement contre le mur. Je traversais le potager et passais la brèche du mur écroulé.

    Ayant réussi à courir, malgré mon état, sur à peu près quatre centaines de mètres, je savais que seul, je n’irai pas très loin. Aussi, voyant deux jeunes garçons occupés à passer la houe dans leur champ de betteraves, je leur fis signe. Sans hésiter, l’un franchit les cinquante mètres pour venir jusqu’à moi. «Je viens de m’évader. Si tu veux m’aider, je serai sauvé. Si tu me laisses, je suis perdu». Le jeune homme me répondit sans hésitation : «Les Allemands ont tué mon père dernièrement, je t’emmène». Rapidement, il avisa son frère de rester au champ avec leur cheval, puis m’aida à me glisser dans le chemin creux proche.

    Le sentier était en pente et j’accrochais mon sauveteur par la veste. Nous marchions péniblement mais assez vite, le plus vite possible. Une fois suffisamment éloignés, il m’allongea dans un champ de pommes-de-terre et alla chercher sa mère. En quelques minutes, il revint accompagné de sa maman qui, en arrivant, me prit dans ses bras en pleurant à grosses larmes. Nous pleurions tous les trois… Elle décida de remplacer mes vêtements, déchirés et maculés de sang en me donnant ceux de son époux défunt. Il fallait faire vite car j’avais la hantise d’être recherché à l’aide d’un chien. En trois à quatre minutes, elle revint, apportant un costume que j’enfilais à la place du mien qu’elle irait enterrer. Elle recommanda à son fils de repartir aussitôt avec moi, tout en nous prodiguant des conseils de prudence. Mon jeune guide avait des relations avec la résistance depuis l’assassinat de son père et connaissait un compagnon F.F.I, Denis Guéhenneux, qui habitait au bourg de Guégon. Il me proposa de m’y conduire. C’était assez loin et il fallait franchir le canal… René, le jeune garçon me dit : «Le meunier de Saint-Jouan est mon oncle, il a une barque, il ne refusera pas de prendre le risque de nous passer». Nous devions faire un long détour pour atteindre le moulin car selon ce que nous avait répété sa maman, les Allemands étaient en ébullition ce matin-là et circulaient de tous côtés». Nous avons fait de longs détours mais nous n’avons pas vu d’Allemands.

    Au moulin, le meunier, Jules Surel, était absent. La fille de la maison prévint un réfugié hébergé chez eux qui s’occupait dans le moulin, Pierre Le Dévéat, un F.F.I. Le jeune homme s’empressa de prendre la barque et nous fit traverser sans problème… »
    C’est un homme rompu de fatigue qui arriva chez Denis Guéhenneux. Ce dernier avait rejoint le Pelhué le 8 juin, y avait couché et séjourné aux lendemains de la dislocation de Saint-Marcel. Sans hésiter, il prit M. Jégo en charge, ce qui n’était pas sans risque pour lui et les siens. Denis Guéhenneux confirma une bien triste nouvelle : le capitaine S.A. S. Marienne, le lieutenant Martin, le sous-lieutenant Morizur et on ne savait combien d’autres, ainsi que les gens du village de Kérihuel, avaient été surpris de bon matin et abattus…
    Couché dans une remise, Joseph Jégo passa une longue nuit d’insomnie. La douleur des coups reçus et la hantise de se faire surprendre et à nouveau capturé l’assaillaient…

    « Vers 8 heures, après l’accord de ses parents, Denis m’invita à aller chez lui, estimant que le risque n’était pas plus grand. Ensuite, il décida d’aller à la boucherie et de confier au boucher Danet l’existence de ma présence pour avoir un peu de viande sans tickets. Denis en revint avec des côtes de veau. Pour ma part, je pensais à ma famille et ma crainte était que les Allemands ne tombent sur l’un d’eux. ».
    A la maison Guéhenneux, l’inquiétude grandit d’un coup lorsque l’on apprit que les Allemands arrivaient en nombre au bourg de Guégon et interdisaient toute circulation. Une fouille systématique des maisons était à craindre…

    « Par un carreau de fenêtre qui surplombait le bord de la route, nous confia M. Jégo, je voyais leurs casques, certains à moins de trois mètres de moi. Denis et moi-même étions bien conscients du danger. L’étable de la ferme communiquait avec l’habitation. Il y avait environ quarante centimètres de fumier, couche suffisante pour m’y enfouir. Denis me recouvrit de paille et de fumier. Je restais là jusqu’à ce que l’ennemi ait quitté les lieux, soit pendant environ deux heures. Aucune perquisition n’eut lieu !… »

    Le danger couru par les Guéhenneux était trop grand et Joseph Jégo décida de partir pour le village de la Grée Janvier à Billio. Sa soeur, Bernadette, s’y est réfugiée chez les époux Thomas. Comme il souffrait encore beaucoup Denis Guéhenneux l’accompagna. « Il me prépara deux bâtons. En terrain plat et descente, j’arrivais à marcher seul, mais dès que nous rencontrions une côte ou un talus, Denis devait me tirer au moyen des bâtons. ». La marche est exténuante et il faut sans arrêt fuir, passer loin des maisons, éviter les chiens et les dénonciateurs. Après une nuit fraîche passée à la belle étoile, Joseph Jégo a bien du mal à repartir.

    Finalement, le 16 juillet, les deux camarades arrivèrent à la Grée-Janvier à 8 heures. « Ma soeur me regarda et ne me reconnut qu’après avoir un peu hésité. Une immense joie nous saisit alors. Bernadette pleurait de me voir ainsi. Les nombreuses arrestations, celle de notre père, la tragédie épouvantable de Kérihuel, les recherches de plus en plus intenses dans les villages qui terrorisaient la population, l’avance des Alliés en Normandie arrêtée et vigoureusement contre-attaquée depuis quelques jours, tels furent les sujets qu’évoqua Bernadette Jégo à son frère. L’heure n’était pas à l’enthousiasme…

    ules Thomas, bien qu’ayant plusieurs jeunes enfants, prit le risque d’héberger provisoirement Joseph Jégo dans une loge couverte de paille. Celui-ci était trop exténué pour continuer son chemin. « Paulette Grandin, une femme du village qui avait des notions d’infirmière, vint pour soigner mes blessures qu’elle trouva inquiétantes. Le médecin de Plumelec avait été arrêté et on ne pouvait prendre le risque de faire appel à un autre docteur. »
    Mais comme la poursuite des Allemands s’intensifiait dans les environs de Billio, M. Jégo dut se réfugier à quelques distances de la ferme, dans le fossé d’un champ bien dissimulé par un haut talus. Là, les Thomas le ravitaillent et Paulette le soigne comme elle le peut… La nuit, il revenait à la loge qu’il quittait au petit jour… Cela dura douze jours, douze jours où la tension était à son comble car les Allemands poursuivaient leurs recherches…
    « Au soir du jeudi 27, des bruits se répandent sur Billio. Les Allemands cernent des villages, recherchent même dans la nature ; il est encore à craindre qu’ils emploient des chiens. Je suis conscient que ma présence au village met en péril les Thomas. Ainsi, je décide de m’installer pour la nuit au milieu d’un champ de blé noir. Là, bien qu’enroulé dans ma couverture, je n’ai jamais eu aussi froid de ma vie, il m’a été impossible de dormir cinq minutes. Par deux fois, des avions passent à basse altitude, je les crois «alliés» à entendre le ronronnement de leurs moteurs, j’ai comme une sensation absurde de protection… «

    Le 28 juillet 1944, se sentant un peu mieux, Jean Jégo repartit vers Plumelec contacter ses camarades du maquis. Renseigné sur son chemin par quelques unes de ses connaissances qu’il n’y avait pas d’ennemi dans le secteur, M. Jégo arriva au village de Bréhé; où une partie des siens a trouvé refuge. Autre moment d’émotion : « Le parrain Joseph et tante Louise, qui depuis des semaines prennent le risque d’héberger et d’entretenir beaucoup de monde, me demandent de rester avec eux. «Arrivera ce qui arrivera ! « me rassure le parrain, tandis que la tante me confie qu’elle m’a sauvé par ses prières à mon intention… »

    La venue de Joseph Jégo ne passe pas inaperçue à Bréhé puisque dés l’après-midi, le sergent S.A.S. Pacifici, déjà au courant, vient le solliciter. Il a eu à sa disposition un dépôt d’armes et munitions qu’avaient constitué des F.F.I. du secteur. Il doit en expédier discrètement la majeure partie quelque part en la commune de Bignan, où l’attendent des S.A.S. et des F.F.I. Le 31 juillet, à 4 heures du matin, le chargement recouvert d’un peu de trèfle passe le village de Bréhé. Deux S.A.S. en armes et vêtements civils, André Bernard et le sergent Judet, accompagnés de Henri Le Goff, F.F.I., suivent la charrette…

    Vers 9 heures, une habitante de Bréhé, Mme Guyot qui revient de Lautréan (village situé à 2,5 km de Plumelec, route de Trédion), dit qu’aux environs de 4 heures, Lautréan a été cerné par un important nombre d’Allemands qui ont perquisitionné dans toutes les maisons et locaux, vidant même le foin des greniers. Vont- ils encore cerner les villages les uns après les autres ? Pour Joseph Jégo, il faut partir au plus vite encore. Pacifini doit rejoindre le P.C. du capitaine Puech-Samson au moulin de Cornay à Guillac et convainc Joseph Jégo de l’y suivre. Une halte est prévue à Bohurel en Sérent. Arrivé au soleil couchant, c’est l’inquiétude à la maison Louis Duval ; une importante troupe ennemie est en effet arrivée à Sérent. Elle donne à craindre que l’ennemi prépare une opération d’envergure pour le lendemain. « Pacifici trouve une bicyclette et décide de partir par la route, ce qui n’est pas question pour moi. Il me promet de venir me rechercher le lendemain… Au soir du 31 juillet, les époux Duval me conseillent d’aller rejoindre un groupe de F.F.I. dans les taillis à 200 mètres de leur maison. Je les trouve sans difficulté. Ils sont une quinzaine et m’entourent pour me poser des questions sur mes péripéties. Bien que mon récit les intéresse, il faut couper court et préparer la journée du lendemain, chacun prévoyant une attaque ennemie. Le groupe décida de se scinder en deux. Je choisis de suivre l’un d’eux qui cherchait à atteindre une maison abandonnée, située en un lieu isolé au milieu d’un bois et près d’une ancienne carrière entre Quily et Saint-Servant-sur-Oust. Sur l’itinéraire, nous traversons le village de la Grée-aux-Moines où nous nous arrêtons. Cette halte est pour décider du passage du secteur de Sainte-Catherine, où les «boches» fréquentent le café près du carrefour. Le plus facile est d’atteindre la route du Roc à Josselin et passer franchement par le croisement, mais c’est aussi le plus dangereux. Malgré mon insistance pour éviter le carrefour, aucun ne connaissant le secteur, tous s’accordent pour emprunter la route et braver le risque. Alors, je me rends à leur décision. A l’approche du croisement, nous nous séparons pour marcher en file indienne silencieusement de chaque côté de la route. Emile Grignon de Sérent est tête de file ; sur le côté gauche, Jean Lorent de Saint-Brieuc ; côté droit, moi, dernier de ce côté et sans arme. Environ cinquante à quatre-vingt mètres avant le carrefour, dans le fossé côté gauche et alors que nous arrivons à sa hauteur, un soldat, caché par des branchages de chêne, se lève en disant : «Halte là !» Au même instant, nos deux hommes de tête tirent une longue rafale de mitraillette dans la direction, où un deuxième soldat est aussi aperçu. Les deux soldats, probablement très atteints, poussent des cris d’alarmes. Très rapidement, alors que mes compagnons se replient ensemble, je passe le buisson qui longe le fossé de la route. Une couverture que la tante m’avait donnée à Bréhé et que je porte à l’épaule s’accroche aux ronces, je la laisse. J’ai à peine fait vingt mètres que les tirs à la mitrailleuse et aux fusils commencent. Je cours tête baissée, traversant plusieurs haies sans me redresser. Après une certaine distance, alors que je me suis arrêté pour reprendre mon souffle, j’aperçois mes compagnons derrière un talus, les armes braquées. »

    Pas un blessé ne fut à déplorer, le tir de la mitrailleuse était probablement réglé trop haut mais il manque un homme… « Nous marchons pour nous éloigner d’environ un kilomètre jusqu’à une parcelle de terre envahie de hauts genêts. Nous nous enfonçons jusqu’au milieu pour y passer le reste de la nuit. Pendant environ deux heures, nous entendons des tirs de mitraillettes, ainsi que des éclatements de grenades. J’attire l’attention des copains sur le risque d’être encerclés et trahis par le flair d’un chien. »
    Parti en éclaireur le lendemain, Joseph Jégo retrouva le camarade qui était resté isolé. Il avait échappé miraculeusement aux Allemands en s’adossant à un gros arbre. A plusieurs reprises, il dut tourner autour de l’arbre. Il avait pu constater que les soldats lançaient des grenades et tiraient des rafales dans les coins obscurs avant d’avancer…
    Isolé parmi la lande et les bois, le ravitaillement n’est pas simple et Joseph Jégo fit l’expérience d’une population locale parfois hostile à toute aide. Mais, bientôt une nouvelle modifia leur existence : les « Boches » avaient quitté Serent sans se battre. Un retour à Bohurel, chez les Duval eut lieu. Mais, la prudence reste de règle car leur maison n’est qu’à cinquante mètres de la route nationale et le 4 août, l’ennemi est à nouveau à Sérent… Il a rassemblé des hommes sur la place et les terrorise.

    Au cours de l’après-midi, M. Jégo apprend qu’un parachutage doit avoir lieu sur le terrain Baleine à Saint-Marcel et qu’il devait donc s’y rendre avec son groupe. En soirée, ils décident de partir mais à peine la nationale franchie, Alexandre Garel, qui est parti avec un peu d’avance, se mit à tirer avec son fusil mitrailleur. Il faisait face à un convoi allemand !… Les Allemands descendirent de camions, tirant à outrance. Garel, bien pourvu en munitions, les contint. « Moi, je vis des balles tirées par les Allemands frapper les toits de la ferme des Duval. Masqué par les bâtiments, j’atteins le taillis, le traversai et continuai à m’éloigner. Etant à 400 ou 500 mètres, je vis une épaisse fumée noire s’élever au dessus de la ferme. Elle était en feu. Je regrettai d’avoir laissé Madame Duval et ses enfants derrière moi. Mais c’était trop tard, les Allemands devaient être sûrement à la ferme. Au village du Pério, trois maquisards m’invitèrent à rester avec eux. Ils étaient grisés à la perspective de pouvoir bientôt tirer au derrière de l’occupant qui battait en retraite… Toute la nuit, nous sommes restés sur le qui-vive… »
    Le convoi allemand attaqué avait en fait repris sa route, Sérent était vraiment libre. La ferme des Duval, atteinte par des balles incendiaires n’avait qu’en partie été dévastée par le feu et les Duval avait pu se sauver. Les Allemands, se sentant traqués, n’étaient pas venus à la ferme !
    « J’apportai mon aide pour déblayer l’étable des détritus qui fument encore lorsqu’une voiture militaire arriva et s’arrêta devant la maison. J’eus encore le réflexe de me cacher… En fait, quatre Américains étaient à bord. Un officier est sorti pour annoncer à Madame Duval la libération, puis la voiture est repartie…

    Le lendemain, 6 août, à partir de 8 heures, un roulement commence à se faire entendre qui semble provenir de la route de Malestroit-Sérent. Bruit discordant des véhicules qui bientôt passent Sérent et direction Plumelec. Pas la moindre circulation sur la nationale, où nous attendons la venue de la colonne des blindés américains. Les Allemands revenaient-ils sur leurs pas ?… Duval, n’y tenant plus, prit sa bicyclette pour faire un tour au bourg pour voir. Il en revint tout enthousiasmé s’écriant : «C’est les Américains ! La colonne a dû passer par Malestroit : les Allemands ont fait sauter le pont du Roc ! » . Il m’invita à trinquer avec un bon verre. Je décidais de partir aussitôt pour Plumelec. Sur la route, toutes sortes de véhicules de la colonne américaine passaient sans interruption. A Plumelec, la 7e compagnie avait placée des hommes à tous les carrefours. On se préparait à la chasse aux «boches» à partir de demain, me dit-on. Selon certains renseignements, les Allemands infestaient encore un peu partout la campagne…

    Louis Simon, devenu capitaine et commandant de la place de Plumelec dont dépendait aussi toutes les communes du canton,. me recommanda de rester chez moi jusqu’au retour de mon père… » .
    Les soldats américains sont acclamés par une Bretagne enthousiaste qui, après des mois de terreur, apprécie le soleil de sa libération. Les soldats répondent inlassablement les bras levés, les doigts disposés en V. Des jeunes et des moins jeunes jettent des fleurs sur la route lorsqu’ils ne peuvent les offrir. Scène de liesse authentique mais que d’amertume pour tout ceux que la guerre avait touché dans leur chair. Joseph Jégo est de ceux-là. Mathurin Jégo, son père, n’est pas revenu reprendre sa place à la tête de la ferme familiale du Pelhué… Mathurin Jégo fut l’un des cinquante et un patriotes exécutés au fort de Penthiévre le 13 juillet 1944. Entassés les uns sur les autres, leurs corps furent découverts le 16 mai 1945, les poignets liés dans le dos. Tous portaient encore des traces de tortures…
    Joseph Jégo réussit à survivre à ce sombre épisode de sa vie dont le souvenir pèse aujourd’hui lourd dans son esprit. Les images de la guerre en Bosnie, en Tchetchénie, l’interpellent et ravivent sa mémoire. « Il est plus facile d’éteindre un feu quand il commence. Plus il grossit, plus il devient incontrôlable et dangereux… ». Il faut être vigilants face à l’essor des minorités. Certaines sont animées par des principes néo-fascistes, voire même néo-nazis et cela, cinquante ans après la victoire sur la barbarie hitlérienne, ce n’est vraiment pas supportable. . . 

     

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